La « Sainte-Coiffe » ou « Saint-Suaire de Cahors », ce que l’on en dit et ce que l’on sait…

Patrice Foissac


« La cause de la plupart de nos désordres, c’est l’indifférence où nous sommes sur les écarts réputés de peu de conséquence. On ne se croit pas tenu de réprimer les fautes légères, bientôt on ouvre la porte à de plus grandes1. »

Saint Jean Chrysostome

L’Église et la Ville commémorent en 2019 deux événements importants : la consécration par le pape Calixte II, de passage à Cahors en 1119, de l’autel majeur de la cathédrale ainsi que celui du Saint-Suaire de Cahors, autrement nommé « Sainte-Coiffe », linge qui aurait enserré la tête du Christ au tombeau. Comme souvent en pareil cas, la curiosité, voire l’enthousiasme de certains, ont relancé les publications sur l’événement lui-même ainsi que sur la relique qui lui a été associée. Malheureusement, nous avons relevé dans plusieurs de ces publications un grand nombre d’erreurs factuelles dues, nous semble-t-il, à la compilation des apports de ce que l’on a coutume d’appeler « la tradition ». Il nous a donc paru indispensable de publier le plus rapidement possible un état actuel des connaissances et les pistes explorées par la recherche, d’autant que la SEL a été plusieurs fois sollicitée sur cet événement par des institutions, associations et nombre de ses membres.

Le lecteur pourrait être surpris des précautions qui accompagnent ici la mention d’un événement dont l’authenticité n’a pas été discutée et dont la commémoration en cette année 2019 a immédiatement rallié clercs et laïques. Il faut donc préciser d’emblée que cette consécration ne repose que sur une tradition, au demeurant vraisemblable concernant le seul autel majeur. En effet, les auteurs anciens ne se sont guère intéressés aux sources, se contentant, pour la plupart, de reproduire les affirmations de leurs prédécesseurs depuis le milieu du XVIIe siècle… La recherche historique ayant tout de même fait depuis quelques progrès, il convient de reconsidérer les éléments sur lesquels se fonde cette tradition à la lumière de sources non apologétiques, authentiques et clairement identifiées comme telles.

L’autel majeur et sa consécration
L’autel majeur, on le sait, aurait été emporté, à la suite de la prise et du sac de la ville en 1580, par l’un des chefs calvinistes, Antoine de Gourdon, afin de le transporter dans son château de Cénevières pour un motif dont le sens nous échappe et qui n’a jamais été discuté. Mais, sous le poids du monument, les barques remontant le Lot auraient chaviré entraînant la perte de l’autel « dans le gouffre de Galessie ». Il est donc impossible aujourd’hui, sauf à exhumer le monument, d’avoir une preuve épigraphique de la dédicace, or, fait étonnant, aucune source locale n’évoque la moindre inscription visible sur ou autour de l’autel majeur entre 1119 et 1580. Il faut donc se contenter des sources textuelles qui n’auraient pas dû manquer en considération d’un tel événement… Le séjour de Calixte II à Toulouse en 1119 paraît historiquement attesté mais la complication vient de sa prétendue venue à Cahors qui ne s’appuie sur aucun document conservé. Le plus ancien historien des évêques de Cahors, Guillaume de Lacroix, qui disposait au début du XVIIe siècle d’archives épiscopales médiévales, n’en dit pas un mot dans ses Series et acta episcoporum1 lorsqu’il évoque l’épiscopat de Guillaume de Calmont qui aurait alors accueilli le pape. Silence qui a dû surprendre son traducteur, Louis Ayma, pour le pousser à ajouter un appendice à propos du pape, citant les annales manuscrites de l’abbé Salvat2 : « … il avait consacré l’autel de Saint-Étienne le 27 juillet 1119, à son retour du concile de Toulouse » et donnant en note une source : « Histoire du [sic] Languedoc, T. 2, p. 385 ». Or, l’Histoire générale de Languedoc3 se contente de mentionner l’événement, renvoyant elle-même à deux références, celles de deux ouvrages de l’historien toulousain Guillaume Catel (1560-1626) qui affirme dans l’un :

« J’ay veu un extraict d’un ancien livre, tiré des archifs de Cahors, dans lequel est escrit. Sexto kalend. Augusti consecratio altaris maioris huius Ecclesie cadurcensis quae fuit facta a Beato pontifice Calixto huius nominus secundo, Anno Domini 1128. Dum scilicet rediret a Concilio Tolosano quod ibidem celebraverat cum Cardinalibus, Archiepiscopis, Episcopis et Abbatibus Provinciae Gasconiae, Hispaniae et citerioris Britanniae, ut eius gesta testantur. Il y a erreur en la datte car le pape Calixte mourut en l’an 11254. »

Et dans l’autre :
« De ce Concile tenu par le Pape Calixte à Tolose, est fait mention dans un ancien mémoire, qui est dans les archifs de l’Evesché de Cahors, qui porte que le Pape Calixte consacra le maistre Autel de ladite Eglise, dum rediret a Concilio Tolosano quod ibidem celebravit cum Cardinalibus, Archiepiscopis, Episcopis et Abbatibus Provinciae Gasconiae, Hispaniae et citerioris BritanniaeLedit mémoire dit que ce fut en l’an mille cent vingt-huict, toutes-fois c’est une erreur car le pape Calixte mourut en l’an mille cent vingt-cinq5. »

Nous n’avons pas davantage connaissance d’une source textuelle sur la venue de Calixte à Cahors qui subsisterait dans les fonds pontificaux de l’Archivio segreto vaticano et que la perspicacité du chanoine Albe, leur très érudit explorateur, n’aurait pas manqué de relever. Le Bullaire édité de Calixte II (530 bulles et lettres) ne mentionne pas de document en rapport avec la ville, bulle ou lettre pontificale de privilèges ou indulgences alors qu’il en concède à l’Église de Périgueux et au monastère de Tourtoirac. Son auteur, qui reconstitue le voyage du pape dans le Midi en 1119, ne signale pas d’étape cadurcienne mais laisse un laps de temps acceptable pour cela entre son passage à Saint-Théodard (Montauban) le 20 juillet et sa présence à Saint-Léon-sur-Vézère le 30 juillet, à supposer que ce fervent clunisien n’ait pas choisi de faire plutôt halte à Moissac6

Mais, répétons-le, le passage de Calixte à Cahors et la consécration de l’autel majeur le 27 juillet restent vraisemblables en dépit de ces lacunes documentaires et il n’y a pas lieu de s’acharner à contester leur réalité même si les sources demeurent incertaines.

La Sainte-Coiffe et ses autels
Beaucoup plus problématique est la prétendue consécration d’un autre autel, celui dit « du Saint-Suaire ». Il n’y en a aucune trace, pas la moindre mention dans les Series … de Lacroix, pas plus que dans les sources « toulousaines » que nous venons d’évoquer. En fait, tout repose sur le seul témoignage de François Roaldès, chanoine et théologal de la cathédrale de Cahors1, qui, à une date tardive, 1634, aurait vu à Cénevières l’autel en question et « difficilement » déchiffré l’inscription suivante « D. AL. SUD. CAP. XPI. CAL. II P. M. A. DD. C. XIX VI KAL. AVG. (Dedicavit altare sudarii capitis Christi Calixtus II pontifex maximus anno MCXIX sexto calendas augusti) », que personne n’avait remarquée jusque-là ou bien jugé utile de le rapporter. Il aurait fait alors dresser procès-verbal de cette découverte par le notaire royal de Cénevières, un certain Cabessut. Malheureusement, l’acte en question a disparu et l’autel lui-même aurait été brisé, rendant ainsi l’inscription invisible, par le châtelain d’alors, Charles de la Tour, marquis de Gouvernet, qui craignait, dit-on, de devoir le restituer… Les épigraphistes restent très sceptiques sur la vraisemblance de la dédicace :

« Ce qui gêne le plus dans cette inscription n’est pas la consécration de l’autel par Calixte II en 1119, le dimanche 27 juillet, mais bien la formulation. En effet, on constate qu’au moyen âge, au moins jusqu’à la fin du XlIIe s., les inscriptions de consécration d’autels ou de dédicace d’églises répondent à des formulaires stéréotypés, plus ou moins développés selon l’époque considérée, mais obéissant aux mêmes schémas directeurs. On peut noter qu’aucune des inscriptions recensées et étudiées à ce jour pour l’ensemble de la France aux VlIIe-XIIIe s. n’est comparable à l’inscription de Cénevières. Si certains textes portent des abréviations réduites aux initiales, celles-ci ne sont jamais systématiques, l’ordre des mots est également différent et s’ordonne. généralement à partir de la date, mais jamais à partir de la mention de l’acte consécratoire. L’abréviation DD pour « mille » est aussi très insolite. Il semble donc vraisemblable que cette inscription ait été composée à une date postérieure au XIIIe s.2 »

Beaucoup de conjectures donc et une curieuse malchance mais la chose pourrait, à la rigueur, être admise si, entre la date plus que suspecte de 1119 et celle parfaitement authentique de 1408, la relique de la Sainte-Coiffe ne venait à disparaître complètement des sources conservées. On peut certes incriminer les destructions qui n’ont pas manqué d’affecter tant les archives épiscopales (incendie du premier palais en 1336) que canoniales ou municipales mais il n’en reste pas moins surprenant que les nombreux documents conservés, à commencer par les archives épiscopales et capitulaires des XIIIe et XIVe siècles consultées par Lacroix, Salvat et Fouilhac avant leur disparition au XIXe siècle, n’en disent pas un mot. Ce silence avait déjà embarrassé Marc-Antoine Dominici, le premier « historien » de la Sainte-Coiffe qui, faute de preuves textuelles, avait eu – lui aussi !– recours à saint Jean Chrysostome et son définitif : « Traditio est, nihil quaeras amplius », « la tradition est là, inutile d’aller chercher plus loin3 » … Une tradition qu’il n’avait tout de même pas hésité à « enrichir » quelque peu en invoquant l’ostension de la relique lors de la « Charité de Pentecôte », aumône distribuée aux « pèlerins venus adorer la Sainte-Coiffe » ou, sous la domination anglaise, la concession de foires par Édouard, prince de Galles, pour la même raison. S’y ajoutent quelques mentions d’oraisons dédiées à la relique et figurant à Catus ou ailleurs dans « des livres anciens », sans autre précision. Figurent hélas parmi les propagateurs – et quelquefois auteurs ! – de ces assertions plusieurs membres de la Société des études du Lot, et non des moindres puisqu’on les retrouve dans les ouvrages du chanoine Sol4, de Jean Fourgous5 ou, plus récemment, dans la compilation de Jacques Juillet consacrée au sujet dans le BSEL de 1972, « Charlemagne et la sainte Coiffe de Cahors6».

Ainsi, le chanoine Sol n’hésite pas à écrire :
« Sous le même épiscopat [Guillaume de Labroue], la dévotion à la Sainte-Coiffe se répandit plus que jamais. De nombreux pèlerins accouraient à la cathédrale de Cahors pour la vénérer. Loin de condamner le suaire de Notre-Seigneur, dans sa sévérité pour l’admission des reliques dans les églises, le prélat en approuva pleinement le culte1. »

Il ne fait ici que recopier l’abbé Boulade, lui-même reprenant Marc-Antoine Dominici, qui avait déjà interprété le silence du synodal de 1318 selon l’adage « qui ne dit mot consent » :

« En 1318, Guillaume Labroa, évêque de Cahors, cousin du pape Jean XXII, inséra dans les décrets synodaux les règles les plus sévères pour l’admission des reliques dans les églises ; ce qui est en faveur de la dévotion au Saint-Suaire, qu’il aurait condamnée et interdite, s’il ne l’avait pas jugée authentique2. »

Il n’y a pourtant aucune mention du suaire dans cette source et la seule allusion aux reliques est la suivante : « On ne pourra pas mettre en vente les anciennes reliques. On ne pourra pas en exposer de nouvelles sans l’autorisation épiscopale ». On en reste confondu : comment Eugène Sol, écrivant au milieu du XXe siècle, peut-il alors cautionner de telles assertions, n’hésitant pas à déduire de ce silence et de la « sévérité » du prélat en matière de reliques l’existence d’un culte de la Sainte-Coiffe avec en sus un pèlerinage ? Il insiste un peu plus loin en reproduisant presque textuellement l’abbé Boulade :
« Sous l’évêque Bertrand [de Cardaillac], la dévotion à la Sainte-Coiffe attirait toujours à Cahors un concours extraordinaire de pèlerins, les deux jours qui suivaient la fête de la Pentecôte. Ces jours-là, deux fois dans la journée, après une instruction, un chanoine de la cathédrale montrait la précieuse relique aux nombreux visiteurs du haut de l’ambon, autrement dit le jubé. Édouard III […] érigea précisément en foires les deux jours après la Pentecôte, à cause de l’occasion favorable de vendre et d’acheter, qui se présentait, avec cette foule venue des environs et même parfois de bien loin, par piété envers la Sainte Coiffe3. »

Que ne se réfère-t-il au synodal – publié pourtant en fin d’ouvrage1 – qui ne mentionne aucune fête religieuse consacrée à la Sainte-Coiffe dans l’Église de Cahors et rappelle qu’au

contraire « on doit tenir ces fêtes sans marché ni foire ni œuvre servile ». Ajoutons qu’il n’y a dans tous les cas aucune source référencée, ce qui nous contraint à considérer ces affirmations comme de pieux mensonges. Ont-ils sciemment ou par erreur attribué au Moyen Âge ce que Dom Bruno Malvesin, traducteur du passage latin de Dominici, évoquait pour leur temps :
« Tous les samedis après vêpres on expose sur l’autel de la chapelle la chasse d’argent dans laquelle cette précieuse relique est renfermée; que l’on peut voir néanmoins à travers un grand cristal. Et les Chanoines vont en corps chanter le verset et l’oraison propre. On la porte aussi diverses fois l’année dans les processions générales.

Tous les ans les trois jours de la Pentecôte on la montre avec une grande solemnité à une infinité de peuple qui vient exprès à Caors pour la voir et parce qu’en ce tems là les Curés de la campagne n’y peuvent assister ; pour satisfaire à leur dévotion, on leur en fait la montre avec les mêmes cérémonies le jour du Sinode, lorsqu’on en tient1. » ?

Retenons, pour en finir avec les errements de la « tradition », le sincère étonnement de Michel Bourrières qui, pourtant, n’entame pas ses certitudes :

« Nous savons [sic !] qu’au moyen âge la Sainte Coiffe de Cahors était en très grande vénération. Pendant les fêtes de la Pentecôte, il y avait dans notre ville un grand concours de peuple. Les miracles étaient nombreux. De tout cela il ne nous est rien resté, pas un écrit, pas un morceau de parchemin. […] Il est impossible que quelque moine, quelque pèlerin, n’ait pas écrit l’histoire du Saint-Suaire de Cahors. Ce précieux document est probablement dans la poussière de quelque grenier ou dans les rayons d’une bibliothèque éloignée dans un pays pour lequel il est sans intérêt2. »

On leur opposera en revanche la prudence du chanoine Albe qui, pourtant ardent défenseur de la foi en une époque difficile pour l’Église (celle de la Loi de séparation), observe sur le sujet un silence éloquent. Et pour cause : il n’existe, à notre connaissance et sauf preuve du contraire, aucune trace médiévale de pèlerinage à la Sainte-Coiffe. La Charité de Pentecôte est une institution municipale attestée dans la plupart des villes du Midi et les foires se réduisent à leur fonction commerciale et festive sans qu’un quelconque pèlerinage ou ostension de reliques ne fassent l’objet de la moindre ligne. Les livres consulaires, Te igitur, Livre tanné, Livre noir, n’auraient sans doute pas manqué d’y faire au moins allusion et les livres de comptes de 1408-1409 et 1518-1519 auraient inévitablement inscrit la dépense, comme le premier l’a fait pour le synode.

Pour l’instant, et sous réserve d’avoir de bonne foi ignoré des sources indiscutables qu’on ne manquera pas de nous signaler, la première trace d’une référence avérée, donc la première date qui mérite d’être retenue, est celle du registre des comptes consulaires de l’année 1408-1409, dont le chanoine Albe n’avait pu avoir qu’un résumé de la main de son « possesseur », M. de Flaujac3, ancien maire de la ville. La chance nous a permis de pouvoir travailler sur l’original retrouvé et ainsi de publier son contenu4 où apparaît la dépense suivante : « En plus 27 sous tournois que nous avons payés pour quatre torches […] lesquelles ont été achetées pour honorer la procession de la Sainte-Coiffe le jour du synode qui fut le jour de la Sainte-Croix de mai1.» Mais, détail historiographique ô combien intéressant, on découvre qu’a été ajoutée en surcharge sur l’original une note manuscrite de l’abbé de Fouilhac dans les termes suivants : « pro sancto sudario cadurcensis quondam solemniter ferebatur in publicis processionibus synodalibus tanquam diocesis cadurcensis » et au-dessous : « id est sancto sudario cadurcensis die 15 junii 1657. Foulliac vic. gnalis [vicaire général]2 ». Ce commentaire suggère qu’il était sans doute à la recherche des traces de la relique dans les documents comptables et que la chance venait de lui sourire.

Le hasard nous a ensuite fait découvrir le testament d’un habitant de Caylus, Galhard Nouvel, un modeste bastier qui, en octobre 1477, teste et demande qu’une partie de ses biens soit affectée « à construire une chapelle devant la table du Purgatoire […] et que soit construit un monument semblable à celui qui se trouve dans l’église cathédrale de Cahors dans la chapelle du Très saint suaire de la tête de notre seigneur Jésus Christ3. » Nous en avions logiquement déduit que la cathédrale possédait alors une chapelle dédiée à la Sainte-Coiffe non située mais vraisemblablement celle qui allait devenir la chapelle Notre-Dame ou « chapelle profonde » sous l’épiscopat d’Antoine d’Alamand. En effet, ce dernier entreprit de transformer une chapelle existante – celle du Suaire ? – l’agrandissant et l’ornant dans le style du gothique flamboyant de l’époque pour la consacrer solennellement à la Vierge. Il est probable que c’est la chapelle du Saint-Suaire qui fut ainsi modifiée puisqu’il est dit dans le Livre tanné qui relate l’événement que l’évêque, lors de la consécration du 14 novembre 1484, « aussi sagret la cappella e autar de Sancte Sudari4 ». Le fait a surpris les premiers historiens de l’Église de Cahors et tout d’abord l’abbé de Fouilhac qui remarque avec pertinence :

« Le même jour l’évêque sacra la chapelle ou plutôt l’autel du Saint-Suaire ce qui semble dire que cet autel n’avait pas été sacré par Calixte II comme on a bien voulu le dire5.»

La logique de cette remarque n’a pas l’heur de plaire au chanoine Montaigne, l’un des grands compilateurs de la « tradition », qui s’ingénie à trouver une « explication » :

« Cette observation n’est pas fondée, puisqu’on sait par l’histoire des évêques de Cahors, et par la légende du bréviaire, partie d’automne p. 337, qu’en 1285, Raymond de Cornil, évêque de Cahors, voulant restaurer la Cathédrale, fit commencer d’un côté le grand portail avec le clocher qui est au-dessus ; et de l’autre, à la suite des deux coupoles, terminées par saint Géri, dans la première moitié du septième siècle, la voûte ogivale qui couvre le Chœur. Ces constructions, commencées en 1285, vraisemblablement sur les fondements d’une troisième coupole tombée en ruine, durent faire déplacer l’autel consacré par Calixte II ; et, comme par ce déplacement il perdit sans doute sa consécration, il fut nécessaire de le consacrer de nouveau : ce qui eut lieu en 14846. »

On nous pardonnera de préférer la logique de l’abbé de Fouilhac à celle du chanoine Montaigne qui verrait une « reconsécration », par un simple évêque, après un hypothétique déplacement, et deux siècles plus tard, de l’autel dont il tient pourtant la consécration pontificale (soi-disant inscrite sur le monument lui-même !) comme authentique…

Le chanoine Albe, en note infrapaginale de l’événement qu’il cite dans son Inventaire (…) des archives municipales de Cahors, précise sobrement :

« Ladite chapelle avait servi primitivement au Saint-Suaire, il fut transféré dans la chapelle Saint-Pierre, en face, du côté de l’Évangile. La chapelle actuelle du Saint-Suaire, au chevet, était consacrée au Saint-Sacrement1. »

Ce n’est pourtant pas l’avis de Jean Calmon qui n’hésite pas à maintenir le suaire dans la nouvelle chapelle Notre-Dame, dans une simple niche, où il aurait été surmonté de l’inscription « BCMRTDDONCVE » déchiffrée et traduite par le chanoine Lemozi en « Basilica Capella Mariae Reginae Tutoris Ductoris Defensoris Operculum Novum Christi Velati », en français « Chapelle basilique de Marie, reine, tutrice, protectrice (ou avocate) et couverture ou voile, ou coiffe, ou suaire, du Christ voilé (recouvert, enveloppé)2 ». Soyons franc : sauf le respect dû au chanoine Lemozi, cette interprétation nous paraît pour le moins hasardeuse. La relégation de la relique dans une simple niche – quid de l’autel ?–, accompagnée d’une unique mention indéchiffrable pour le commun, n’aurait pas alors manqué de faire scandale…

Concluons nos investigations médiévales par l’évocation d’un autre mystère. Dans la période à laquelle nous nous sommes intéressés dans un précédent ouvrage, « l’âge d’or quercinois » (1450-1550)3, la relique de la Sainte-Coiffe est bien présente à Cahors, dans la cathédrale, et dispose même d’un autel comme nous venons de le voir. Mais, pas plus que nos aînés explorateurs des sources locales, nous n’avons trouvé mention de pratiques de dévotions particulières à cette insigne relique. Nous sommes pourtant dans une époque, celle de « l’arithmétique du salut », où abondent les dispositions testamentaires pieuses : fondation de chapellenies et de messes de requiem, dons de cierges au luminaire des églises, d’argent aux bassins des âmes du Purgatoire, d’ornements aux autels, etc. Pas une seule fois nous avons trouvé trace d’une donation à la chapelle du suaire… Pas plus que n’apparaît alors, dans la longue liste des confréries cadurciennes, paroissiales ou professionnelles, une confrérie du Saint-Suaire. Certes, il serait bien imprudent en l’état des sources et de nos recherches d’affirmer qu’il y a absence totale de références mais comment expliquer que, dans une documentation tout de même assez fournie, seul un bastier de Caylus puisse faire allusion à la relique ?

Là s’arrêtent les incertitudes et les doutes car l’histoire de la relique à l’époque moderne est ensuite bien documentée, inutile d’y revenir4.

Quelques pistes à explorer
Nous ne débattons pas ici, dans le cadre d’un article de recherche historique, de la question des origines ou de « l’authenticité » des reliques ; d’autres s’en sont chargés et, on le sait, le débat est vain car ceux qui veulent y croire continueront à le faire en dépit de tout ce qui pourrait leur être opposé1. Mais il va de soi que l’historien médiéviste doit, chose souvent négligée dans le débat houleux sur l’authenticité, privilégier le contexte qui voit la « découverte » ou la « redécouverte » de la relique et ne s’interdire aucune hypothèse. Sur ce point, nous partageons sans aucune réserve l’appréciation de Pierre-Olivier Dittmar :

« Malgré la qualité de ces travaux, un problème demeure : le suaire est généralement traité en tant que tel, comme un objet à part, et ne se trouve pratiquement jamais intégré aux histoires générales consacrées à l’image, à la représentation du corps humain, à l’histoire de la mort, de la dévotion, etc. En refusant d’en faire un objet d’histoire comme les autres, les historiens entretiennent l’idée d’une image hors-norme, relevant plus du domaine du miracle que de l’histoire des hommes2. »

L’intérêt de cette histoire ou de cette légende cadurcienne est d’obliger à un retour sur le Moyen Âge et le culte croissant des reliques de la Passion dont font partie les suaires du Christ. Les historiens3 constatent donc que la plupart se multiplient – on identifie près de 70 suaires ou linges sacrés, dont le plus célèbre reste celui de Lirey-Chambéry (aujourd’hui à Turin) –, voient leur intérêt s’accroître ou bien apparaissent à un moment particulier de l’histoire de la France et de l’Europe, la crise politique, économique et sociale des XIVe et XVsiècles marquée par les épisodes spectaculaires de la peste noire, de la guerre de Cent Ans et du Grand schisme d’Occident. À un peuple souffrant, il faut un Christ souffrant ! En témoigne, à proximité de Cahors, le succès du suaire de Cadouin dont l’importance de la vénération a un temps dépassé celle du suaire de Lirey-Chambéry-Turin puisqu’il fut transporté à Toulouse et de là à Paris, auprès de Charles VI pour le guérir de sa folie à un moment de crise politique majeure pour le royaume4. N’oublions pas qu’à la même époque Cahors vit la situation dramatique d’une ville assiégée et, comme le relève Andrea Nicolotti, une relique peut efficacement participer à sa défense :

« La croyance qu’elles avaient aussi une fonction thaumaturgique et apotropaïque qui s’étendait à toute la ville qui les abritait, comme une sorte de rempart ou de palladium intégré au système de défense urbaine, a contribué à rendre ces reliques désirables1. »

Dans ce contexte, la fabrication pure et simple d’une « histoire » vraisemblable de cette relique, voire de la relique elle-même, est chose très fréquente et parfois admise à cette époque comme en témoignent l’histoire des suaires de Lirey-Chambéry-Turin, Cadouin, Carcassonne ou Besançon, pour ne citer que les plus spectaculaires. Nous sommes donc à Cahors, hors la date, dans une situation assez comparable à celle de Besançon, évoquée par l’historien italien Andrea Nicolotti :

« Il faut bien le répéter : le suaire de Besançon avec l’image du Christ n’existait pas avant 1523, il n’était pas nommé dans les archives municipales ou ecclésiastiques, aucun historien n’en avait parlé et les livres liturgiques démontrent que son culte n’avait laissé aucune trace avant le début du XVIIe siècle2. »

Rappelons qu’avant les travaux les plus récents, il appartint souvent à des hommes d’Église d’en faire la démonstration et nous pouvons, à cet égard, citer un illustre médiéviste, le chanoine Ulysse Chevalier3, ainsi que les pères jésuites spécialistes de l’hagiographie, les « Bollandistes », qui conseillaient de considérer d’un œil critique toutes les reliques et spécialement « celles qui, sans mention antérieure, apparaissent en un jour et un lieu déterminé, dans la période qui va du IXe au XVesiècle »4.

Nous n’irons pas plus loin que cette simple mise au point sur l’état actuel de la recherche et ces quelques pistes d’explication du silence des sources, laissant le soin aux spécialistes d’en débattre lors du colloque scientifique qui devrait avoir lieu à l’automne 2019 à l’occasion des « 900 ans de la cathédrale », sous l’égide de la DRAC5. La SEL ne manquera pas de tenir informés ses adhérents des communications à venir et des publications qui suivront.

Patrice Foissac

1 Saint Jean Chrysostome, Les homélies, discours et lett.res choisies (1785)
2 Guillaume de Lacroix, Series et acta episcoporum cadurcensium, Cahors, chez Rousseau, 1617, et Louis Ayma, Histoire des évêques de Cahors traduite de G. de Lacroix, Cahors, Plantade, 1879, 2 tomes.
3 Abbé François Salvat, Chroniques du Quercy, ms, Bibliothèque patrimoniale et de recherches du Grand Cahors (BPRGC).
4 Dom Claude Devic, dom Joseph Vaissète, Histoire générale de Languedoc, Paris, chez Jacques Vincent, 1733.
5 G. Catel, Histoire des comtes de Toulouse, Toulouse, chez Pierre Bosc, 1623, p. 178.
6 G. Catel, Mémoires sur l’histoire du Languedoc, Toulouse, Pierre Bosc et Arnaud Colomiez, 1633, p. 877.
7 Ulysse Robert, Bullaire du pape Calixte II 119-1124. Essai de reconstitution, Paris, Picard, 1891, tome 1, 1119-1122, introduction, p. XLII.
8 Le chanoine du chapitre cathédral chargé d’enseigner la théologie et de veiller au respect de l’orthodoxie.
9 Robert Favreau, Bernadette Leplant, Jean Michaud, Aveyron, Lot, Tarn, Paris, éd. CNRS (Corpus des inscriptions de la France médiévale, 9), 1984, p. 97.
10 Marc-Antoine Dominici, De sudario Capitis Christi liber singularis, Cahors, 1640, p. 66, puis Guyon de Maleville, Esbats sur le pays de Quercy, Cahors, imp. Delpérier, 1900.
11 Eugène Sol, L’Église de Cahors, Paris, Beauchesne, 1938 à 1947.
12 Jean Fourgous, Cahors au cours des siècles. Les grands faits de son histoire, Cahors, Coueslant, 1944.
13 Jacques Juillet, « Charlemagne et la sainte Coiffe de Cahors », Bulletin de la Société des études du Lot (BSEL), t. XCIII, 1972, p. 7-33.
14 E. Sol, L’Église de Cahors au temps de la lutte contre les Anglais, Paris, Beauchesne, sd, p. 63.
15 Abbé Boulade, Monographie de la cathédrale de Cahors, Cahors, Delsaud, 1885, p. 135.
16 E. Sol, op. cit. p. 97.
17 Ibidem, p. 202-213. Original BnF, ms 1917.
18 Dom Bruno Malvesin, Description du saint Suaire qui fut mis sur la tête de Jésus Christ après sa mort, vulgairement appelé la sainte Coëffe, lequel est conservé avec grande vénération dans l’Église cathédrale de Cahors, 1708. Le passage cité est une traduction française, par l’auteur, d’un passage de M.-A. Dominici.
19 Michel Bourrières, Antiquités chrétiennes du Quercy. Essai sur l’origine de Rocamadour et la sainte-Coiffe, Cahors, Imprimerie cadurcienne, 1888, p. 32-33.
20 Le registre des archives municipales de Cahors étant resté en sa « possession » puis celle de tiers jusqu’à une date récente.
21 Patrice Foissac, « Miraculeuse réapparition II, le registre consulaire cadurcien de 1408-1409 (première partie) », BSEL, t. CXXXV, 2014, p. 165-180. « Miraculeuse réapparition II, le registre consulaire cadurcien de 1408-1409 (seconde partie) », BSEL, t. CXXXVI, 2015, p. 73-101.
22 Archives départementales du Lot (AD46), EDT 042 CC 64, f° 1, trad. oc. Le jeudi 3 mai 1408.
23 «Pour le Saint Suaire de Cahors autrefois porté solennellement dans les processions publiques et les synodes du diocèse de Cahors. Fouilhac, 15 juin 1657 ».
24 Archives départementales de la Haute-Garonne, 10 D 41, f° 17-18. Testament du 29 octobre 1477, trad. lat.
25 AD46, EDT 042, AM 2, Livre tanné, f°3v
26 Bibliothèque patrimoniale et de recherches du Grand Cahors, Fonds Greil 339, notice 445, p. 76
27 Chanoine Montaigne, Notice historique sur la Sainte Coiffe, Cahors, G. Richard, 1844, p. 59, note 1.
28 Edmond Albe, Inventaire raisonné et analytique des archives municipales de Cahors, 1re partie, Cahors, Imp. G. Rougier, sd [1914 ?], 217 p. ; 2e partie, dans Bulletin de la Société des Études du Lot, t. XLI (1920), p. 1-48 ; t. XLIII (1922), p. 1-28 ; t. XLV (1924), p. 29-99 ; 3e partie, t. XLVII (1926), p. 1-150. Notice n° 839, note 1.
29 Jean Calmon, « Sur une pierre du XVe siècle de la cathédrale de Cahors », BSEL t. LXXXVII, 1966, p. 157-164.
30 Patrice Foissac, Cahors au siècle d’or quercinois, 1450-1550, Portet-sur-Garonne, éd. Midi-Pyrénéennes, 2013.
31 Master patrimoine de l’université de Toulouse II-Le Mirail, La crosse et l’autel. Huit siècles d’art sacré à la cathédrale de Cahors, Cahors, 2013.
32 Rendant compte d’une expertise du suaire de Turin (1988), l’expert Walter Mc Crone prophétisait : « J’ai une bonne nouvelle et une mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle, c’est que le suaire est un faux. La bonne nouvelle, c’est que personne ne va me croire. » Le chanoine Montaigne, en 1844, faisait déjà preuve d’une certaine agressivité à l’encontre de ceux qui n’auraient pas été convaincus par ses arguments : voir pièce jointe en annexe.
33 Pierre-Olivier Dittmar, « La mécanique des suaires », https://imagemed.hypotheses.org/474, consulté le 15/02/2019.
34 Pour ne citer que les historiens avec qui nous avons pu échanger :
– Pierre Dor, Les reliquaires de la Passion en France du Ve au XVe siècle, Amiens, Centre d’archéologie et d’histoire médiévales des établissements religieux, 1999.
– Michelle Fournier, « Le Saint Suaire de Carcassonne au Moyen Âge », Bulletin d’études scientifiques de l’Aude, n° 60, 2010, p. 67-76 ; « Les miracles du suaire de Cadouin-Toulouse et la folie de Charles VI », Revue d’histoire de l’Église de France, n° 99, 2013, p. 25-52.
– Nicolas Sarzeaud, Adorer la contrefaçon. La reproductibilité des saintes Images et l’exemple du saint Suaire du XIVe siècle au concile de Trente, Mémoire de recherche, dir. P.-O. Dittmar, École des hautes études en sciences sociales (EHESS) – Groupe d’anthropologie historique de l’Occident médiéval, Paris, 2017 (thèse en cours).
35 Ironie de l’histoire, le suaire de Cadouin est un linge médiéval d’époque fatimide portant, en écriture coufique ancienne, des inscriptions coraniques longtemps confondues avec des dessins…
36 Andrea Nicolotti, Sindone, storia e leggende di una reliquia controversa, Turin, Giulio Einaudi, 2015. éd. numérique, n.p., (1-8. Sindoni, reliquie, liturgia e teologia, éd. numérique, n.p., trad. P. Foissac).
37 A. Nicolotti, Sindone…op. cit., (1-4 Le copie e la sindone di Besançon, trad. P. Foissac) ; Le Saint Suaire de Besançon et le chevalier Othon de La Roche, Cécile Brudieu (trad.), Vy-lès-Filain, Franche-Bourgogne, 2015.
38 Ulysse Chevalier, Étude critique sur l’origine du saint suaire de Lirey-Chambéry -Turin, Paris, Alphonse Picard, 1901.
39 F. Nodari, Osservazioni critiche sulla vita di San Longino martire, Pavie, Atigianelli, 1899, in Analecta Bollandiana n°19, 1900, p. 46-47, cité par Andrea Nicolotti, Sindone…, op. Cit.
40 À l’heure où nous rédigeons, la date du colloque, le choix des intervenants et le titre des communications ne sont pas encore connus.

Cet article a été publié dans le bulletin de la Société des Etudes du Lot 2019-1