Bulletin 2022 N°1 (Janvier-Mars)

SOMMAIRE DU BULLETIN

Danièle Mariotto
Introduction

L’année 2020 a marqué le 150e anniversaire de la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, et le centenaire de l’entrée du cœur de Léon Gambetta au Panthéon, le 11 novembre 1920.
Dans notre panthéon républicain, Léon Gambetta, né à Cahors en 1838, offre la singularité d’avoir donné son nom à tant d’avenues, de rues, de places dans nos paysages urbains, mais, en même temps, d’être devancé dans le cœur et le souvenir des Français par Jules Ferry, Jean Jaurès, Georges Clémenceau. Sans doute sa fin prématurée, à 44 ans, a contribué à ce relatif effacement dans la mémoire collective.
Mais, à celui qui a proclamé la République, le 4 septembre 1870, du balcon de l’hôtel de ville de Paris, revint le mérite, dans un contexte dramatique, d’organiser la défense nationale puis, dans un contexte plus apaisé, de mener sans relâche un combat citoyen et de faire de la République la chose des Français.
L’Université pour tous Cahors-Quercy, la Société des Études du Lot et l’Amicale des anciens élèves du lycée et du collège Gambetta, ont décidé de mettre en commun leurs énergies afin d’offrir à leurs adhérents et au grand public, avec le soutien de la ville de Cahors et du Grand Cahors, plusieurs conférences rappelant l’action de notre illustre compatriote.

Etienne Baux
La république de Gambetta

Au balcon de l’hôtel de ville, de Paris Léon Gambetta proclame la république le 4 septembre 1870. Image célèbre qui fait pour toujours de son héros le fondateur de la république et le fossoyeur de l’Empire. «Jamais, a dit Thiers, je n’ai vu une révolution accomplie si aisément et à moindres frais. De violence aucune.»
En effet, la nouvelle du désastre de Sedan, de l’empereur prisonnier, d’une armée hors de combat est connue le 3 septembre. Le Corps législatif – nom à l’époque de l’Assemblée nationale – délibère lorsque la foule fait irruption dans la salle. Le président lève la séance et Gambetta, député de Paris, proclame la déchéance de la dynastie. Le peuple est entraîné à l’hôtel de ville, on connaît la suite. Un gouvernement provisoire est constitué, dont Gambetta fait partie, qui s’intitule gouvernement de la Défense nationale. La résistance organisée par Gambetta va encore durer cinq mois. En dépit de ses efforts, de l’extraordinaire sursaut des armées de province, l’armistice est signé le 28 janvier 1871. Gambetta, qui voulait continuer la lutte, doit démissionner. Bismarck avait exigé des élections pour traiter avec un gouvernement reconnu et la nouvelle Assemblée nationale se réunit le 16 février. Le 16 mai 1871 le traité de Francfort consacre l’amputation du territoire, le paiement d’une indemnité de guerre colossale et l’effacement de la France de la scène européenne.
Peut-on imaginer un plus dramatique avènement pour la nouvelle République, celle de Gambetta?

Philippe Naszályi
Léon Gambetta, orateur, journaliste, polémiste : père de nos institutions ?

Célébrer Léon Gambetta, et à Cahors, c’est célébrer un enfant de la ville, mais qui a fait carrière ailleurs. Le célébrer un 22 septembre constitue un clin d’œil à ce républicain de conviction, puisque c’est le 1er jour du calendrier républicain tel qu’instauré en novembre 1793. Le célébrer enfin pour son rôle de défenseur des libertés et notamment de celles de la liberté de parole et de presse n’est pas neutre en ces périodes où le libéralisme invoqué en économie ne rime plus, et de moins en moins, avec celui de la liberté d’opinion, entravée par un conformisme qu’on peut qualifier de totalitaire.
Situer le débat politique notamment à l’occasion d’une campagne électorale à la naissance de la IIIe République nécessite d’apporter quelques éléments de contexte et de préciser les enjeux d’alors. La polémique, l’utilisation de la justice en matière politique et finalement le maintien d’une place particulière du président de la République dans la législation, ici dans la loi sur la Presse qui s’instaure alors, ne sont pas sans lien avec notre époque.

Jean-Philippe Dumas
Gambetta, l’homme et le fondateur

Gambetta a profondément marqué ses contemporains par sa personnalité tonitruante et son rôle éminent dans la fondation des institutions républicaines, entre 1870 et 1877. L’oubli complet dans lequel il a sombré depuis la fin de la Troisième République n’interdit pas de revenir sur son histoire, riche en combats politiques, et d’essayer d’expliquer son extrême popularité, qui n’a cessé de se développer entre sa mort soudaine en décembre 1882 et le 11 novembre 1920, quand son cœur est transporté au Panthéon, pour le défilé anniversaire de l’armistice.
Pour évoquer l’importance de Gambetta, il est facile de faire appel aux très nombreux témoignages de ceux qui l’ont admiré ou lui ont rendu hommage.
Parmi ceux-ci, l’un des plus intéressants est sans doute celui de Gabriel Hanotaux, chartiste, collaborateur du grand républicain au Quai d’Orsay. Membre de l’Académie française, Hanotaux est lui-même ministre des Affaires étrangères où il se montre l’apôtre d’une politique extérieure offensive. Inspirateur du personnage de Norpois dans La recherche du temps perdu, il a laissé de nombreux articles sur Gambetta, qu’il évoque aussi longuement dans ses carnets.

Danièle Mariotto, Frédéric Daubié, Nathalie Mathubert
Léon Gambetta, l’épistolier
(Conférence au théâtre de Cahors, le 5 octobre 2021)

De Gambetta, nous connaissons bien l’homme politique et l’orateur mais l’épistolier, beaucoup moins. Or, Gambetta, chose rare parmi les hommes publics, a été un épistolier.
Aucun ouvrage n’a jusqu’à présent réuni l’ensemble de ses lettres dispersées, et les publications, assez nombreuses, se sont succédé en désordre. Juliette Adam a publié dans ses Mémoires (1902-1910) ce qui lui avait été adressé; Pierre-Barthélemy Gheusi, lointain cousin de Gambetta, a ouvert les archives familiales dans Gambetta par Gambetta; Francis Laur, député de 1885 à 1890, a imprimé quelques lettres adressées à Léonie Léon. Émile Pillias, auteur d’un livre sur Léonie Léon en 1935, puis Daniel Halévy, historien (1872-1962), tous deux cofondateurs de la Société d’histoire de la IIIe République ont entrepris en 1938 un travail de synthèse dans Gambetta connu par ses lettres.
Enfin, plus récemment, en 2008, Susan Foley, professeure d’histoire à l’université Victoria de Wellington en Nouvelle-Zélande et associée à l’université de Melbourne en Australie a travaillé sur la correspondance de Léon Gambetta et de sa compagne Léonie Léon, de 1872 à 1882. Ces recherches constituent une source remarquable sur le jeu politique quotidien, sur la dynamique culturelle et sociale de l’époque.
Le choix des lettres que vous allez découvrir est tout à fait subjectif: elles concernent des événements ou des faits déterminants dans sa vie personnelle et familiale, dans ses relations amicales, dans sa correspondance avec les femmes.
J’ai volontairement délaissé les discours ou les courriers de nature politique car c’est l’homme que nous voulions découvrir.

Henri Gervex,
À La République française, en 1890
On remarque dans ce tableau qui regroupe les rédacteurs de La République française le buste de Léon Gambetta, le fondateur du journal, et, de gauche à droite: Jules Roche,
Joseph Reinach (assis), rédacteur en chef, Emmanuel Arène, Paul Challemel-Lacour (barbe blanche), Pierre Waldeck-Rousseau et, assis, Eugène Spuller lisant Le Temps

Huile sur toile 156,0 x 217,4 cm ©RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) /Hervé Lewandowski.

Gérard Béaur
Gambetta, l’agriculture et les paysans

Dans la mémoire collective, Gambetta, c’est l’apôtre de la Défense nationale lors de la terrible défaite de 1870 et le missionnaire parti en ballon depuis Paris pour lever des troupes. C’est aussi le chantre de la IIIe République dans son fameux Programme de Belleville exposé lors de son discours électoral de 1869. C’est le promoteur de cette même IIIe République qu’il proclame avec témérité le 4 septembre de cette même année 1870. C’est, enfin, son avocat passionné dans le conflit qui opposa les républicains au Président Mac-Mahon après le « coup du 16 mai » en 18771. Autrement dit, il n’est pas évident que dans cette carrière politique tumultueuse, l’économie des campagnes et la société rurale aient été au cœur de son action. Pourtant, et on le sait moins, devenu un personnage politique incontournable dans les débuts chaotiques de la IIIe République, il est aussi le fondateur du ministère de l’Agriculture, ce qui situe sans doute assez bien l’ambition qu’il portait dans ce domaine et nécessite quelques explications.
Le 14 novembre 1881 marque, en effet, le début du Grand ministère constitué par le nouveau président du Conseil. C’est au sein de ce ministère que l’agriculture trouve pour la première fois sa place. Le Programme de Belleville ne faisait pas une grande place aux questions rurales non plus qu’à l’agriculture, c’est le moins que l’on puisse dire. Pourtant, 12 ans plus tard, ce même 14 novembre 1881, Gambetta instaure le premier ministère de l’Agriculture que la France ait connu, et cette création ne saurait être interprétée comme innocente. Comment, en effet, justifier ce qui peut être interprété comme un revirement?

Georges Ribeill
Les chemins de fer lotois : l’impulsion décisive du plan Freycinet

Si le département du Lot et ses causses sont réputés pour un ciel joliment étoilé la nuit, tardivement née, l’étoile ferroviaire de Cahors, à quatre branches, achevée en 1891, pâlira précocement. Elle ne pourra rivaliser avec « l’étoile double » ferroviaire Figeac-Capdenac, à quatre branches dès 18661, L’histoire du réseau ferré lotois ne peut être comprise qu’à l’échelle régionale plus large du Centre de la France, caractérisé par son relief, des plateaux du Limousin aux monts d’Auvergne, ainsi que des intérêts politiques rivaux.
Sous le Second Empire, la brève aventure du Grand-Central (1855-1857)
Deux ministres ont joué un rôle décisif dans la géographie ferroviaire de ce Centre: le Périgourdin Pierre Magne, ministre des Travaux publics depuis juillet 1852; nommé ministre des Finances le 3 février 1855, lui succédera jusqu’en juin 1863 l’Auvergnat Eugène Rouher.
Les 2 février et 6 avril 1855, une convention est signée entre Rouher et les administrateurs de la toute-puissante Compagnie du Grand-Central de France, concessionnaire depuis 1853 d’un faisceau de lignes reliant le Cantal au Lot et à Périgueux, d’une ligne reliant aussi les deux préfectures de la Dordogne et du Lot-et-Garonne, tracé occidental et amélioré de la relation de Paris à Toulouse. Par cette convention, à titre éventuel, il est concédé à la compagnie quatre embranchements sur Cahors, Villeneuve-d’Agen (aujourd’hui Villeneuve-surLot), Bergerac et Tulle.

André Tulet
La presse de Cahors de 1870 à 1914

Une trentaine de journaux ont été publiés à Cahors entre 1870 et 1914. C’est dire l’importance de cet unique médium pendant cette période.
En 1870, Cahors est une petite ville d’environ 14000 habitants, chef-lieu du département du Lot reprenant les limites du Quercy mais amputé de la région de Montauban depuis 1808. Ville administrative, elle ne compte que des ateliers au nombre desquels des imprimeries. De son arrière-pays, Cahors ne tire que peu de ressources. Une « Manufacture des Tabacs » est créée toutefois en 1890. La population stagne jusqu’en 1914 mais le département perd, lui, près de 40 % de ses habitants de par l’exode rural. Il y a un premier obstacle à la diffusion de la presse, le décalage entre Cahors, ville « petite-bourgeoise » et son arrière-pays « paysan ».
Un deuxième obstacle, la langue. En 1870, selon une enquête de la Préfecture, dans le Lot, 35 habitants sur 100 savent lire et écrire le français mais la langue usuelle reste l’occitan dans sa variante locale. Or, la presse cadurcienne, à l’exception de rares chroniques en « patois », est entièrement rédigée en français



Le Grelot du 25 février 1872
Gambetta court après son ombre : la République.

Il court dans la rue, les deux bras tendus devant lui. Il semblerait qu’il veuille rattraper quelque chose ou quelqu’un. Une ombre se dessine sur le mur, il s’agit de Marianne coiffée d’un bonnet phrygien.
À travers la fenêtre, un personnage mystérieux soulève un pan du rideau fleurdelysé pour regarder la scène. Il pourrait s’agir de Thiers ou de Jules Grévy.
(© Musée Henri-Martin, Cahors)

Sophie et Laurent Wirth
La république en héritage ou le fil de Marianne

Il y a 150 ans naissait la Troisième République, proclamée par Gambetta à l’hôtel de ville de Paris, le 4 septembre 1870, après le désastre de l’armée impériale le 2 septembre à Sedan.
Le gouvernement de la Défense nationale a poursuivi, dans des conditions difficiles, alors que Paris était assiégé, une résistance dont Gambetta fut l’âme et l’incarnation.
L’armistice signé par Jules Favre, le 26 janvier 1871, avec des conditions qu’il jugeait humiliantes, l’amena à démissionner le 6 février, avant que les monarchistes et partisans de la paix ne l’emportent deux jours plus tard, aux élections du 8 février.
Un peu moins d’un mois plus tard, le 18 mars, les gardes nationaux qui avaient défendu Paris pendant le siège refusaient de livrer les canons regroupés à Montmartre, déclenchant l’insurrection de la Commune.
Un homme, un ancêtre de Sophie, républicain convaincu, fut entraîné dans ces tempêtes. Il s’appelait François-Julien Chatet. Il était capitaine dans la garde nationale qui avait résisté aux Prussiens pendant le siège, puis aux Versaillais pendant la Commune, avant que celle-ci ne soit écrasée, à l’issue de la Semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871. Le 27, François-Julien fut arrêté.
La première partie de notre livre est consacrée au destin de cet homme, que va vous présenter Sophie.
Soixante-dix ans plus tard, en 1940, cette même République, née dans le chaos d’une défaite puis d’une guerre civile, disparut dans le chaos d’une nouvelle défaite. Une jeune femme, prénommée Madeleine, la mère de Sophie, qui vouait une admiration à son arrière-grand-père François-Julien, rebelle comme lui, s’engagea à 18 ans dans la Résistance. Elle fut arrêtée puis déportée par les Allemands à Ravensbrück. Sophie va vous raconter son sort terrible dans une troisième partie.

Entrée triomphale du Gros Léon dans sa bonne ville de Cahors”, caricature parue dans Le Grelot le 22 mai 1881.

Gambetta fut invité par sa ville natale à inaugurer le Monument aux Mobiles du Lot, morts en 1870. L’accueil tourna à l’apothéose. Les ennemis politiques s’en scandalisèrent et Gambetta lui-même en fut abasourdi, écrivant à Léonie Léon que « c’est la fête d’une nourrice qui retrouve son enfant après vingt ans de séparation. Cela ne ressemble à rien de ce que j’ai vu jusqu’ici; la terre, le ciel s’en mêlent et c’est la plus belle fête qu’il ait été donné à un homme de voir sur son sol ».

(© Musée Henri-Martin, Cahors)