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DE GEORGES À ANNETTE
Correspondance de guerre

Dans la tourmente des années sombres, 1940-1945, voici la correspondance de Georges à Annette que nous livre, pour notre très grand intérêt, leur fils, Robert Roques, dans un ouvrage récemment paru (juin 2016) : deux jeunes gens de 20 ans, Georges, élève instituteur, né à Graulhet, et Annette travailleuse en maroquinerie dans cette même ville.

Comme tant et tant d’autres, la « Grande Histoire » les a séparés dès le début de leur aventure personnelle. Ce fut d’abord pour Georges l’embrigadement dans les Chantiers de jeunesse du 17 novembre 1941 au 30 juin 1942 à Avèze dans le Gard. Ces Chantiers, dans l’optique de la Révolution nationale instaurée par Vichy, se voulaient instruments de régénération de la jeunesse, grâce à un service civil obligatoire, voué à des travaux utiles à la communauté et effectués dans un cadre paramilitaire. Puis le départ au STO, Service du travail obligatoire, par une loi du 16 février 1943 pour les Français des classes 1920, 1921 et 1922 : 600 000 Français ont été ainsi envoyés en Allemagne, signe manifeste de la soumission du régime de Vichy à l’Allemagne hitlérienne. Georges, à partir du 9 août 1943 travaille à Wetter, près de Dortmund, mais devra attendre le 12 mai 1945 pour rentrer en France et retrouver les siens.

L’échange de lettres nous révèle la force des sentiments entre ces deux jeunes gens qui se sont promis, comme le souligne Robert, leur fils. « Écrire souvent, tous les jours, parfois plusieurs fois par jour semblait aussi courant que la pratique du SMS de nos jours. Correspondance à première vue assez futile, imprégnée de l’instant qui maintient le lien que l’on pense indispensable vu l’éloignement ». Seules sont conservées les lettres de Georges à Annette. Sauf deux lettres d’Annette en 1942 et celle qu’elle envoya à Georges le 13 avril 1944 et qui lui revint au moment où toute correspondance s’arrête entre la France et l’Allemagne. Depuis toujours, Georges aimait écrire et sa formation le lui permet avec facilité dans un français très correct. Le papier utilisé, une page de cahier d’écolier à grands carreaux et avec marge rouge est couvert au crayon : la date, le jour de l’écriture, le numéro des courriers ne manquent jamais. Les enveloppes timbrées à l’effigie d’Hitler sont méticuleusement remplies au recto et au verso pour satisfaire aux exigences des contrôles.

Comme bien souvent dans les familles cette correspondance a dormi, bien oubliée au fond d’un meuble, à l’écart, avant d’être retrouvée par leur fils Robert, on devine avec quelle émotion. C’était la découverte d’un pan entier de la vie de ses parents qui ne parlèrent pas à leurs enfants ou à leurs petits enfants de ces années où ils vécurent, séparés, le début de leur engagement mutuel.

Encouragé par Pierre Laborie séduit par l’authenticité, la régularité et la qualité d’écriture de cet ensemble de 115 lettres et cartes postales, Robert Roques a décidé de le publier en choisissant les extraits les plus significatifs. En une longue préface Pierre Laborie a replacé ces témoignages au jour le jour dans la complexité du contexte général et en souligne la richesse mémorielle. Au fil des citations, Robert a su relier les épisodes vécus par son père. Il a classé par thèmes les différents aspects du quotidien en Allemagne : le travail, la nourriture, la baraque où l’on vit, les camarades, les bombardements…

Dans une émouvante postface Robert témoigne de tout ce que cette correspondance lui a apporté : « une leçon de patience, de sagesse et d’amour ». Enfin, le petit-fils de Georges, Julien Roques, a superbement mis en valeur, avec beaucoup d’originalité, l’essentiel de cette correspondance en un volume où la clarté de la mise en pages, les trouvailles graphiques séduiront le lecteur. Des documents astucieusement présentés, fac-similés, photos, dessins, nous rendent tout proche l’auteur des lettres. Des repères historiques et géographiques très accessibles et une bibliographie complètent cet ouvrage particulièrement attrayant.

Le Chantier et le sursis.

On découvre Georges au Chantier de jeunesse dans le camp situé à Avèze dans le Gard, à 60 km de Milhau. De novembre 1941 à juin 1942, il raconte à Annette son travail de téléphoniste parfois pénible quand il faut relever les lignes dans la neige. Il lui fait part de son hésitation à lui envoyer sa photo en uniforme, blouson, pantalon, grand béret verts, car il parait s’amuser, sans plus, de sa tenue qu’il lui tarde « cent fois » de remplacer par ses habits civils. L’ordinaire est maigre, heureusement des provisions venues de Graulhet peuvent compenser. Vers la fin, la vie devient difficile à supporter : lettres ouvertes, marches de nuit, rares distractions. Le retour à Graulhet et la joie de retrouver Annette après huit mois et un jour mettent un terme à ce premier échange de lettres. Après six mois de répit Georges reprend sa formation d’enseignant en qualité d’élève-maitre au collège technique de Gourdan-Polignan avec des stages à Montauban puis à Pau. Il en apprécie l’esprit et les cours donnés par des professeurs « très gentils et compétents ». C’est également la reprise de sa correspondance où de semaine en semaine s’installe l’inquiétude de l’avenir. Dans la France désormais entièrement occupée se mettait en place inexorablement le STO avec la certitude de départ pour la classe 1941. Déjà Georges a vu partir des copains et ne doute pas que ce sera son tour dès la formation terminée (le 10 juillet 43). Il reçoit en effet un télégramme le 31 et le 6 août part pour l’Allemagne.

L’Allemagne

Désormais la correspondance s’établit avec Annette depuis Wetter près de Dortmund où Georges est affecté dans une usine d’armement : une lettre chaque quatre ou six jours. La transmission du courrier, au fil des mois devint plus aléatoire, le nombre des lettres autorisé réduit. La censure incite à la prudence, sous peine de sanctions : mystérieux « stages à Dortmund ». Le travail, « das Arbeit », règle le quotidien de Georges employé au montage des carcasses et des tourelles de tanks : polir les plaques à la meule électrique, visser, aider au montage en équipe de jour et de nuit. Pour Georges, robuste et en bonne santé, mais bien peu accoutumé à des travaux de force, la fatigue est écrasante après dix à douze heures d’usine par jour. S’y ajoutent le danger permanent et les accidents fréquents quelque fois mortels. Lui-même a un doigt écrasé en avril 1944 et échappe au pire à plusieurs reprises. Parfois l’ingénieur mécontent impose plus d’heures travaillées. Dès lors, pour tenir et se refaire, il faut manger et dormir. À l’ordinaire, soupe, pommes de terre, verdure (choux), petite boule de viande (pas toujours) pain, bière assurent l’essentiel. Au printemps 1944 les rutabagas remplacent les pommes de terre et la soupe devient de plus en plus claire. « On s’arrête à peine pour manger et on pense ensuite à dormir ».Georges dort dans la baraque n°7, près de l’usine, qui regroupe 18 ouvriers français et russes. Là, il retrouve un peu de chaleur humaine et la chaleur physique du poêle où brûle un mauvais charbon. Les attaques de puces et de punaises infestent parfois les paillasses des lits rarement désinfectées. « On les craint davantage que les alertes » ! En effet, à l’automne 1943 s’engage la formidable bataille aérienne au- dessus de l’Allemagne avec Berlin pour objectif, bombardée pour la première fois le 18 novembre. Les raids alliés visent aussi le cœur économique du pays où se forgent les outils de guerre. Au fil des mois les alertes se multiplient et Georges apprend les codes concernant les préalertes, les alertes, les replis aux abris, les fins d’alerte. À chaque fois le travail s’arrête, l’usine évacuée et Georges se félicite de gagner quelques heures de répit, malgré le danger, le vacarme de la DCA, le ciel en feu. Mais il rassure Annette : « les abris sont sûrs » mais « n’empêche que c’est une drôle de vie que d’être toujours suspendu au son des sirènes ». L’angoisse d’un vrai bombardement auquel ils échapperont, ne quitte jamais les habitants des baraques qui furent mitraillées à plusieurs reprises. Comme il l’écrit à Annette, le triste quotidien, travail, sommeil, lessive, ne laisse que peu de temps aux répits et aux distractions : les discussions avec les copains, tarnais et autres, quelques lectures, de rares sorties hors du camp, parfois le cinéma offert chaque quinze jours. « Même si on n’y comprend rien il y a de belles musiques et je suis devenu tellement abruti par l’usine que j’aime bien me trouver dans un milieu autre ». Le cinéma permet aussi de voir les actualités, ainsi Georges, le 2 juillet 1944, voit les premières images du débarquement en Normandie. L’évocation de la guerre et des progrès des alliés ne pouvait évidemment pas prendre place dans cette correspondance : d’où une extrême prudence et des commentaires surprenants pour le lecteur d’aujourd’hui. Georges et ses copains ont appris par la radio la défection de l’Italie, les bombardements de Berlin, les reculs allemands. Il s’inquiète de possibles bombardements en France, sur Toulouse en particulier. Autant d’interrogations et d’angoisses sur le terme de la guerre qui finira bien par s’arrêter. « Vivement que tout cela finisse et je n’ai qu’un désir…te retrouver afin de vivre un peu » (mars 1944).

La correspondance s’interrompt en août 1944, le courrier étant supprimé. On ne sait ce qui s’est passé pendant de longs mois pour Annette et Georges qui n’a été rapatrié qu’en mai 1945. Mais, comme l’écrit leur fils Robert, « le lien entre eux était si fort qu’il n’a pas été rompu… », malgré ce « grand vide » qui n’appartient qu’à eux. Amaigri, fatigué, Georges se remit au bout de quelques mois et le premier octobre 1945 fut nommé à l’école de Trémoulines, hameau de la commune de Lacaune. De Lacaune, il s’y rendit à pied, une heure de marche, le maire n’ayant pas pris la peine de l’accompagner. Douze élèves de tous les niveaux l’attendaient.

Il épousa Annette le 23 avril 46 : « un mariage républicain, pas plus, pas de noce ni de festivités, par nécessité et conviction » (Robert Roques).

Comme l’explique Pierre Laborie dans sa préface, « les généralisations, les confusions et les amalgames sommaires ont souvent pollué, le souvenir des STO ». Cela pour plusieurs raisons. D’abord, dans le cadre du STO, des dizaines de milliers de volontaires sont partis travailler en Allemagne, dont des femmes, pour diverses raisons, pécuniaires ou autres, peut-être 200 000 selon les historiens. Georges en a rencontré. Cela ne pouvait que ternir l’image de l’ensemble des travailleurs. Le débat sur le STO s’est envenimé aussi avec la volonté de certaines associations de faire adopter le terme de « déportés du travail » pour ceux qui avaient été forcés de partir. D’où les protestations des déportés des camps de la mort soucieux de marquer la différence, ce qui a conduit à l’abandon du mot contesté. Du fait des « mémoires concurrentes » l’histoire des requis du STO est méconnue, souvent absente. Le recours à des sources moins conventionnelles, notamment à l’échelle de la microhistoire, permet de comprendre un peu mieux leur expérience, d’apprécier leur sacrifice, leurs risques. Ainsi comblera-t-on ce qui n’est pas très loin d’un « trou de mémoire ». On saisit mieux dans cette optique toute la valeur du témoignage de Georges dans ses lettres à Annette, au-delà de l’émotion que procure l’échange entre deux jeunes de vingt ans. « Je suis quand même heureux de savoir que loin de moi il y a quelqu’un qui ne m’oublie pas, c’est ma plus grande force » (17 octobre 1943).

Étienne Baux


Françoise Auricoste, Claude Lufeaux, Histoire de Pradines. Le village devenu ville au bord du Lot, Pradines, mairie de Pradines, 2013.

Le Bulletin de la Société des études du Lot se devait de présenter l’un des derniers ouvrages de Françoise Auricoste, auteur de nombreux travaux historiques sur le Quercy. Tant cette infatigable historienne explore depuis des années les archives relatives aux villages du département pour en restituer le passé (Cazals, les Arques, Marminiac, Montcléra, Goujounac, entre autres) et redonne vie à des groupes sociaux de l’époque moderne (les femmes, les artisans, la bourgeoisie des campagnes, les meuniers, les aubergistes et cabaretiers, les marchands et négociants, les protestants).

Cet ouvrage a été commencé par Claude Lufeaux, disparu en 2011, et repris par Françoise Auricoste après le décès de celui-ci, grâce à l’entremise de la Société des études du Lot et, tout particulièrement, de son secrétaire, Philippe Deladerrière.

Claude Lufeaux avait rassemblé des archives privées de familles pradinoises et sorti de l’oubli les archives communales de Pradines (cadastres, contributions, listes de consuls, procès-verbaux de séances du conseil municipal). Françoise Auricoste a élaboré une synthèse historique, en complétant ces recherches, notamment aux Archives départementales du Lot, et en étudiant plus particulièrement les actes notariés des XVIIe et XVIIIe siècles, tant de Pradines que de Cahors.

Pradines est, en effet, indissociable de Cahors tant par sa proximité que par leur longue histoire partagée. C’est à Pradines que, depuis le Moyen Âge et surtout depuis la fin des guerres de religion, les notables de Cahors – magistrats, chanoines, universitaires, puis marchands et négociants – ont leur métairie et leur maison de campagne. Le collège Pélegry, installé à Cahors, est implanté également à Pradines, où il possède quelques rentes. Restituer les origines et le développement de Pradines au cours des siècles présente aussi le grand intérêt de voir comment une petite commune rurale, longtemps restée dans l’ombre de Cahors, est devenue, en ce début du XXIe siècle, une ville de 3 500 habitants, la septième du département par sa population.

En douze chapitres, organisés chronologiquement, Françoise Auricoste, relate l’histoire, depuis ses origines jusqu’à nos jours, de cette singulière agglomération – composée de quatre sections (Pradines, Labéraudie, Flaynac et Flottes). Avec la prudence de mise sur la période ancienne où les datations sont incertaines, l’auteur avance l’hypothèse de la présence de villas gallo-romaines et étudie de façon détaillée l’origine des toponymes de Pradines. La première église de Flaynac existe en 945 et l’évêque de Cahors, seigneur du lieu, y possède une villa dès cette date et y fait construire un château, mentionné au début du XIIIe siècle. Ce faisant, l’histoire des grandes familles de Cahors, présentes également à Pradines, transparaît (les de Jean, les Bréal).

L’auteur évoque la formation des paroisses et les constructions d’églises, ainsi que leurs vicissitudes. Les guerres, celle de Cent Ans puis les conflits religieux, ainsi que les épidémies de pestes, affectent Pradines comme de nombreux villages de la région. La structuration de la communauté est décrite, avec la progressive formation d’une administration.

Dans un très intéressant chapitre, l’auteur montre comment, aux XVIIe et XVIIIe siècles, Pradines est la grande métairie des notables cadurciens et souligne que la société pradinoise est composée alors de ces grands propriétaires, de métayers et de vignerons. L’étude plus détaillée de deux familles, les Peyrusse et les Chomyé, montre comment ont pu se constituer des grandes propriétés. Les universitaires et les magistrats se rendent maîtres de nombreuses métairies, ainsi que les prêtres et chanoines prébendiers du diocèse, puis les marchands. Des détails de la vie quotidienne sont donnés, notamment à partir d’inventaires après décès. La proximité de la rivière conditionne la vie économique du village. Les métiers de l’époque moderne sont rappelés.

Après avoir évoqué la Révolution dans le village, l’auteur montre que Pradines est une commune essentiellement agricole en 1850. Une partie de la population vit dans la pauvreté au XIXe siècle et la crise du phylloxéra fait disparaître la vigne. L’évolution du village au cours des deux derniers siècles est retracée, avec les mutations progressives et continues vers la modernité actuelle qui fait de Pradines une « ville à la campagne ». Des personnalités célèbres ayant partagé la vie de Pradines sont évoquées, comme la pacifiste et féministe Marcelle Capy, l’ancien président du Sénat et du Conseil général du Lot, Gaston Monnerville, et le « peintre de la lumière » Eugène Pujol.

                                                                                            Geneviève Dreyfus-Armand

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Serge Austruy et Claude Lufeaux,  Pradines en images, Pradines, mairie de Pradines, 2013.

Venant en agréable complément au livre d’histoire précédemment décrit, ce recueil de documents iconographiques a été préparé par Serge Austruy et Claude Lufeaux, membres actifs de la Société des études du Lot. Cet album se feuillette avec grand plaisir. Aussi bien par ceux qui découvrent Pradines, que par les Pradinois, qui le verront sans doute avec curiosité et un brin d’amusement ou de nostalgie.

Issues de collections familiales ou publiques, cartes postales et photos donnent à voir Pradines et ses habitants : les écoles et leurs élèves, les maisons et leurs habitants, la rivière Lot, la gare, l’aérodrome de Labéraudie, les jours de fêtes, les éléments du patrimoine ou les travaux des champs. Ainsi que les personnalités qui ont illustré la commune : des Justes parmi les nations de la sombre période de l’Occupation, mais aussi Marcelle Capy, Gaston Monnerville et Eugène Pujol.

 Geneviève Dreyfus-Armand 

 


Pascal Riviale, Christophe Galinon, Une vie dans les Andes. Le journal de Théodore Ber (1864 – 1896), Paris, Ginkgo éditeur, 2013.

C’est la découverte, dans les premières années du XXIe siècle, de volumes manuscrits représentant plus de 3 000 pages et de quelques imprimés datant également de la seconde moitié du XIXe siècle, qui a permis de faire émerger la figure haute en couleurs de Théodore Ber, Figeacois d’origine. Ces écrits rescapés et déposés récemment dans le service des archives de la ville de Figeac sont la base de cet ouvrage, dû à Pascal Riviale, américaniste, chargé d’études documentaires auprès des Archives nationales, et à Christophe Galinon, archiviste de la sous-préfecture lotoise.

Les deux auteurs ont choisi les passages les plus intéressants et significatifs de l’abondante prose laissée par Théodore Ber, organisés autour de grands thèmes et ordonnés de manière chronologique. Au-delà de la personnalité de Ber, les auteurs présentent en introduction les courants d’émigration partis du département du Lot vers l’Amérique latine, et le Pérou en particulier, dans la seconde moitié du XIXe siècle. 

Fils d’un tailleur installé à Figeac, Théodore Ber nait en 1820 et fréquente le collège de la ville, puis habite un temps chez son père à Decazeville. Après avoir appris le métier de tailleur et effectué son tour de France, il s’installe à Paris comme commis marchand. Fervent républicain, il participe aux journées révolutionnaires de 1848 et, vers 1860, émigre au Chili puis au Pérou. Il y exerce divers métiers avant de devenir professeur de français dans différents collèges et dans des familles aisées. Après un bref retour en France en 1870 et 1871, il repart au Pérou, devient journaliste puis se consacre à des fouilles archéologiques, missionné un temps par le ministère français de l’Instruction publique et travaillant également pour des musées américains. Il réside ensuite dans la nouvelle colonie de La Merced, sur le piémont amazonien des Andes, où il exerce les fonctions les plus diverses – de régisseur d’hacienda à juge de paix – avant de terminer sa vie à Lima en 1900.

Dans un travail d’écriture quasi quotidien, Théodore Ber relate sa vie tumultueuse tout en se faisant un observateur curieux de la société dans laquelle il était amené à vivre, notamment des Français émigrés au Pérou. On ne sait par quel biais son journal est revenu à Figeac comme il le souhaitait vivement. Sa prose est vivante, directe et témoigne d’un esprit curieux et ouvert.

Cet ouvrage concernera aussi bien les lecteurs intéressés par l’émigration lotoise outre-Atlantique que ceux attirés par la vie quotidienne dans le lointain Pérou dans le premier siècle de son indépendance. En 2014, les auteurs ont également proposé au public du Musée Champollion une exposition temporaire à succès intitulée 40 ans dans les Andes. L’itinéraire oublié de Théodore Ber (1820-1900).

                                                                                  Geneviève Dreyfus-Armand 


 

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Cassagne, Jean-Marie et Korsak, Mariola, 
Villes & Villages en pays lotois
Vayrac, Tertium Éditions, 2013, 300 p.
Texte signé: Pierre-Henri Bill- Paul Cassayre, L’Affaire de Cajarc, s. l., auteur (impr. Grapho12, Villefranche-de-Rouergue), 2013, 111 p.

L’auteur principal, J.-M. Cassagne, a déjà publié toute une série d’ouvrages départementaux sur les noms des communes de différents départements français (34), chez deux éditeurs principaux (Sud-Ouest puis Bordessoules), avec, comme co-auteurs, Stéphane Seguin puis Mariola Korsak pour la plupart de ses ouvrages. Les auteurs sont linguistes de formation et passionnés de toponymie, Cassagne étant directeur d’études dans l’École de Gendarmerie de Rochefort chargée d’enseigner les langues aux gendarmes destinés à servir en opérations extérieures.

En tant que lotois d’origine, Cassagne a voulu servir son département en travaillant aussi bien sur les noms des communes que sur ceux des hameaux.

En l’absence de toute introduction et de bibliographie, il ressort que la nomenclature repose sur la carte topographique IGN, les quelques formes anciennes citées sur l’ouvrage de Fr.-M. Lacoste, Origines des noms de lieux quercynois, écrit en 1913 et publié en 2001 (Cahors, Éditions Quercy-Recherche, Cahors, 2002). De très rares attestations proviennent du Cartulaire de l’abbaye d’Obazine édité par B. Barrière (Clermont-Ferrand, Institut d’Études du Massif Central, 1989), certaines autres sont d’origine inconnue.

Les articles sont disposés selon l’ordre alphabétique. Le nom n’est suivi d’aucune commune d’appartenance : les auteurs ne traitent donc pas de noms de lieux avec référents, mais seulement de formes linguistiques.

La structure des articles n’est pas systématique. De nombreux renseignements d’ordre historique, géographique, topographique, linguistique les alimentent, parfois très intéressants, mais sans que le lecteur puisse en connaître l’origine.

Dans la plupart des articles, sont citées des hypothèses étymologiques, appelées « théories », émises par des auteurs dont le nom est tu, ainsi que des étymologies populaires ; il est assez probable d’ailleurs que les premières soient aussi populaires que les secondes. Mais leur présence n’est pas inintéressante dans la mesure où elles révèlent non seulement l’intérêt que les populations, le plus souvent locales, portent aux noms des lieux qu’ils fréquentent, mais aussi leur rapport aux lieux.

À cet égard, un bon exemple est constitué par le nom Costeraste [86] qui, comme les auteurs ne le disent pas, est celui d’une ancienne paroisse de la commune de Gramat. Selon Lacoste [219], « Costorausta, dans un acte de la maison d’Hébrard et autres anc. documents (Costarausta (Riparium de), dans le traité de 1287 entre Philippe-le-Bel et le roi d’Angleterre).L’adj. Raste signifie vide, rare, court, clair-semé, sec, aride (Boucoiran) ; du lat. radere, raser. La costo rasto est donc une côte rasée, aride, qualificatif qui convient parfaitement à la petite paroisse de la banlieue de Gourdon ». Selon Cassagne et Korsak [86], « Le toponyme est une formation occitane qui signifie “le coteau clairsemé, vide de végétation”. Le nom évoque des terrains secs et arides. L’adjectif raste vient du latin radere (= raser). La localité est mentionnée sous le nom de Costerauste dans un manuscrit de 1620, Costorausta dans un acte du Moyen Âge. Il existe une tradition locale qui veut que Costeraste signifie « la pente rôtie, bien exposée au soleil ». Ce nom est en effet attesté sous les formes Costarosta et Costa Bastida dans les deux versions du même texte de 1287, publiées dans les Annales du Midi (1912, 65) et le Bulletin Philologique et Historique du CTHS (1964, 546). La forme Bastida est issue d’une mélecture de Rostida, de l’ancien occitan rostida « rôtie » (par le soleil en l’occurrence) ; la forme Rosta est issue de l’ancien occitan raust « escarpé, rude, raide », tous deux dérivés de germanique *raustjan “rôtir” (FEW 682b). Les côtes nommées Costeraste ou Coste Raste ne sont pas toutes orientées Sud, leur pente peut être de faible à très forte, sur une longueur de 10 à 250 mètres : l’étymon est donc bien raust « escarpé, rude, raide », mais la variante de 1287 exprime très clairement que le sémantisme « rôtie » est très ancien.

  1. Vie de saint Didier, évêque de Cahors au milieu du VIIe siècle, écrite au début du IXe siècle, constitue la source de base de l’histoire du Quercy. Les auteurs ne l’ont pas utilisée de première main, par exemple dans l’édition de R. Poupardin (Paris, 1900) et contrairement à Lacoste, mais d’après des extraits d’auteurs qui reposent sur un autre manuscrit que celui utilisé par Poupardin, d’où Cocurnago [87] au lieu de Cocurnaco. Que référence soit faite ou non à ladite Vie, les étymologies de formations antiques laissent encore plus à désirer que celles des formations dialectales. D’après les auteurs, Séniergues serait « un calque de l’appellation latine Sinnianicas (= les terres de Sinius) » ; non seulement cette forme toponymique n’est nullement attestée, mais ladite Vie porte Siciniago, dont l’étymologie est, sans conteste possible, nomen latin Sicinius (OPEL IV, 80) + -acu. Quant à la forme actuelle, Séniergues, elle est le produit d’un changement de suffixe : Sicinius + -anicu ; ce changement de suffixe n’est pas postérieur à la rédaction de la Vie qui contient d’autres noms ainsi suffixés, mais a été réalisé au contraire dans 

la période écoulée entre la mort de saint Didier (en 655) et la rédaction (début IXe siècle). Ce témoignage est extrêmement important quant à la vitalité du suffixe qui a été usité dans la toponymie méridionale du Ve au VIIIe siècle.

Cela n’empêche pas les auteurs d’avoir de très bonnes intuitions : Gluges est ainsi expliqué par nomen latin Claudius + -anu, en se basant sur une forme ancienne Glugano du XIe siècle dont ils taisent malheureusement la référence [127], forme encore apparente dans capellania de Glojanis au début du XIVe siècle (J. de Font-Réaulx, Pouillés de la province de Bourges, Paris, 1961, 445). Le recul de l’accent tonique est relativement fréquent dans la toponymie du Massif Central.

Quant à la toponymie d’origine romane voire dialectale, les auteurs se sentent plus à l’aise, et peuvent le démontrer plus aisément au sujet des noms de hameaux.

La rédaction des notices repose sur beaucoup d’ambiguïtés et d’à-peu-près, de même que les étymologies. On pourra citer l’exemple de Lamativie : « Le hameau primitif a été fondé par le sieur Mathive ou dame Mathive (forme féminine de Mathieu) » [147]. Dans la commune de Saignes, le hameau Lamativie est attesté Lamatevia en 1504 (L. d’Alauzier, Le dénombrement de 1504 en Quercy, Cahors, 1985, 63) : du nom Matheus + -ia, où la voyelle joue son rôle de semi-consonne [?]. Lacoste n’avait pas eu besoin de suivre des cours de linguistique pour écrire : « Lamativie. Le domaine de Mathíou, Mathieu » [297].

L’ouvrage est sans incontestablement le plus intéressant de ceux qu’ont publié les auteurs. Divers renseignements ou réflexions de tous ordres viennent apporter un peu de lumière dans l’obscurité due aussi bien à l’absence de scientificité des notices, tant dans leur forme que dans leur fond, qu’à l’inexistence de toute référence qui donnent à ce type d’ouvrage le statut d’OVNI (Onomastique Vagante Non Identifiée). Des règles existent qui confèrent à l’Onomastique le statut de science, et un savant, fût-il civil, ne peut que s’en gendarmer.

Pierre-Henri BillL’Affaire de Cajarc, s. l., auteur (impr. Grapho12, Villefranche-de-Rouergue), 2013, 111 p.

 


Serge Juskiewenski
Si les pierres parlaient.

Une histoire du territoire du Parc naturel régional des Causses du Quercy, 400 p., Édicausse, juillet 2012 (ouvrage accompagné d’un portfolio de 18 photographies de Nelly Blaya). « Certains soirs lorsque sans se lasser le regard parcourt les vastes horizons mauves des causses ou bien s’accroche, fasciné, à la verticalité grise et ocre d’une falaise magnifiée par le soleil couchant, l’envie vient parfois de dérouler cette chaîne, de remonter le temps… » C’est son amour du Quercy et de ses causses bien perceptible dans cette phrase introductive, qui a guidé Serge Juskiewenski tout au long de son projet. De la préhistoire à nos jours il nous conte la belle aventure de ceux qui ont peuplé et construit ce territoire. Ultime hommage à cette terre de celui, trop tôt disparu en mars 2012, qui fut le Présidentfondateur du Parc, de 1999 à 2012 et auquel il se consacra avec passion. Pari risqué d’assumer en un seul volume une si abondante matière. Cela d’autant que l’auteur ne trouvait pas dans son parcours initial les outils pour se lancer dans cette entreprise. Sa carrière de praticien hospitalier et de professeur de médecine lui avait donné de légitimes satisfactions. Mais pourquoi donc ce passage à l’histoire ? L’héritage d’une tradition familiale bien ancrée en Quercy, une connaissance approfondie des milieux naturels et humains enrichie au fil de ses mandats électoraux au Conseil général du Lot et au Conseil régional de Midi-Pyrénées, sa familiarité avec les travaux antérieurs y ont beaucoup aidé et l’ont décidé à franchir le pas. Il aurait pu s’en tenir à la chronique locale ; il a fait beaucoup plus et comme il le dit lui-même, il présente une histoire dans l’Histoire. En cela réside l’originalité et l’intérêt de l’ouvrage : en effet, le territoire du Parc ne saurait se voir comme un isolat et l’historien du local a su expliquer les évolutions du local en les replaçant dans le contexte régional et national, rapidement mais justement évoqué. Les chapitres s’étoffent progressivement jusqu’au XXe siècle très riche en données de première main. On aimera beaucoup tout ce qui touche à la vie quotidienne largement développée et avec beaucoup d’aisance. Serge Juskiewenski a voulu que son texte soit accompagné d’un portfolio de 18 images, superbes, où la pierre, l’eau, la terre racontent la même histoire. On les doit au talent de Nelly Blaya. On saura gré au Parc naturel régional des Causses du Quercy d’avoir permis l’édition de cet ouvrage. Aux résidents et aux visiteurs du Parc il apportera au-delà d’une lecture stimulante et d’une découverte originale, des éléments de réflexion pour guider des actions à venir. 


 

 Dominique Camusso 
Cent jours au front en 1915.

Dominique Camusso, Cent jours au front en 1915.

Un sapeur du Quercy dans les tranchées de Champagne, Paris, L'Harmattan, 2011, 165 p. (Collection Mémoires du XXe siècle).

Après la meurtrière guerre de mouvement du début du conflit, celuici prend une toute autre tournure dès 1915. Le front se stabilise. Des Flandres aux Vosges, les hommes, de part et d'autre, s'enterrent dans des kilomètres de tranchées. Il faut cependant reconquérir le terrain perdu. Les attaques sont menées au « sifflet », les soldats escaladent les parapets
et viennent échouer sur les barbelés des tranchées adverses, les « séchoirs » selon leur expression. Les résultats espérés ne sont pas atteints : on ne « grignote » pas grand chose…
Alors une autre forme de combat, connue depuis le Moyen Âge, est réactivée : la sape. Il faut creuser des tunnels sous et même au-delà des lignes adverses pour créer, par l'explosion, des ruptures dans la défense ennemie et ainsi favoriser les futures attaques de surface pour les fantassins. Cette spécialité de l'armée de terre menée par les hommes du Génie a été peu abordée par les nombreux ouvrages publiés sur la Grande Guerre. La guerre des mines à la Butte de Vauquois ou aux Éparges a bien été évoquée par Pézard ou Genevoix, mais comme une composante de la bataille d'Argonne ou des Hauts-de-Meuse. Ici, l'auteur, à partir des Journaux de Marche des Opérations (JMO) mis à la disposition du grand public et de quelques écrits d'un grand père « poilu », nous fait découvrir le travail des « terrassiers de l'ombre ». Creuser des tunnels, étayer les parois, déblayer, écouter car l'ennemi en fait tout autant, charger les fourneaux d'explosif et espérer être le premier à faire « sauter » résume les conditions de vie angoissantes du sapeur. Il faut obtenir un entonnoir afin que les fantassins dans leur progression puissent s'y abriter, prendre position et utiliser les lèvres du cône comme point haut d'observation.
Armand Truel, originaire de Terrou, était sapeur au 16e bataillon du 2e Régiment du Génie de Montpellier. Après 100 jours passés en Champagne pouilleuse, le jour de notre fête nationale, une bombe met un terme à sa présence au combat. Encore dans sa 19e année, grand blessé, il ne reverra jamais le front. Alors que la nation se prépare sous les formes les plus diverses à commémorer la Grande Guerre, Dominique Camusso, petit-fils d'Armand, par son travail de recherche et de collecte dévoile un autre aspect peu connu du premier conflit mondial, celui de la guerre des mines. C’est dire tout l’intérêt de cet ouvrage dont nous ne saurions trop recommander la lecture.

Bruno SABATIER


 

Jean-Luc Obereiner, Contes et légendes du Quercy.
 Le sacré, le magique, le merveilleux, Éditions Quercy-Recherche, 2011, 246 p.

J.-L. Obereiner se penche sur un sujet qu’il affectionne particulièrement : le légendaire quercinois. On pourrait, à la seule lecture du titre, nourrir quelques doutes : le sujet n’est-il pas définitivement épuisé par les nombreuses parutions antérieures dont celles du regretté Robert Martinot ? Le sommaire annonce d’ailleurs « Les grandes légendes » où l’on retrouve bien sûr « Le saut de la Mounine » et où l’on s’attend (on me pardonnera ce clin d’oeil !) à rencontrer inévitablement saint vertueux, diable et Drac. L’ouvrage est également introduit et conclu par quelques études très sérieuses : « Le légendaire rural », « Légendes et croyances, reflets des mentalités de 1609 à 1974 », « Index géographique » et « Petit vocabulaire merveilleux ». Mais J.-L. Obereiner est devenu, privilège de la culture et de l’expérience, un véritable sage et le sujet est grandement renouvelé par la malice avec laquelle il revisite les légendes traditionnelles et surtout en introduit de « nouvelles ». Il montre ainsi avec beaucoup de distance et d’humour - dans un monde et un domaine qui parfois en manquent cruellement - qu’un légendaire n’est pas un objet figé. Polémiques contemporaines, marchandisation, excès de sérieux, voilà qui alimente un grand nombre de « légendes facétieuses » : on recommandera donc volontiers parmi tant d’autres « La naissance de Cahors » ou « Les chemins de Saint-Jacques »… La lecture de cet ouvrage permet donc

d’accéder de la façon la plus agréable qui soit au « monde d’efficacité symbolique » revendiqué par Dominique Saur et opportunément rappelé dans la préface.


Patrice FOISSAC


Correspondances de soldats lotois (1914-1918)

Souvenirs croisés de la Première Guerre mondiale. Correspondance des frères Toulouse (1914-1916). Souvenirs de René Trognard (1914-1918), Préface de Jacques Legendre, avant-propos de Sophie de Lastours, Paris, L’Harmattan, « Histoire de la défense », 2008. 284 pages.

Les Lettres des frères Blanc. Témoignages du front, 1914-1917. Les lettres de Léopold et émile Blanc à leurs parents à Sauliac-sur-Célé, Lot, présentées par Philip Hoyle, chez l’auteur, 2013. 94 pages.

Nicolas Savy, Ô mon pays, Pradines, Archeodrom, 2013. 178 pages.

Aussi dissemblables que complémentaires, trois ouvrages mettent au jour des correspondances de soldats lotois pendant la Grande Guerre. Force est de les rassembler dans une même recension, d’examiner leurs spécificités et leurs apports, après les avoirs situés dans la production historiographique récente.

Guerre industrielle, inaugurant l’ère des massacres de masse, le premier conflit mondial marque, on le sait, les débuts du témoignage de masse. En France, en 1914, même si c’est depuis peu, hommes et femmes savent désormais lire et écrire. La franchise postale favorisant une abondante correspondance, les lettres échangées permettent de maintenir un lien entre membres de la famille. Un lien essentiel avec le terroir, le pays, dont sont souvent éloignés pour la première fois les soldats. Et ce, particulièrement dans le département rural qu’est le Lot.

Didier Cambon et Sophie Villes, dans leur ouvrage consacré aux Lotois dans la Grande Guerre pour lequel j’ai rédigé une note de lecture (BSEL, printemps 2012), notent à juste titre : « En dépit de sa subjectivité narrative, la lettre de guerre, de par sa nature et la primauté qu’elle accorde à la destinée individuelle, fournit sur le vécu des poilus des informations qui ne se trouvent nulle part ailleurs. » On ne peut, c’est vrai, connaître la vie du simple soldat et ses véritables pensées qu’en lui donnant la parole. Ce que font à l’envi les deux historiens de la Bibliothèque patrimoniale du Grand Cahors, citant onze témoins dont six auteurs de correspondances (étienne Clément Dantony, Jean-Baptiste Delcayre, Simon Gardes, Maurice Mercadié, Henri Taurisson et Marc Valette).

Publié en 2010 et épuisé, le premier volume des Lotois dans la Grande Guerre, consacré aux poilus, est heureusement sur le point d’être réédité. Nous ne saurions trop en conseiller la lecture tant « c’est un modèle d’enquête historique, sobre, nuancé, qui témoigne d’une grande finesse d’analyse, d’une grande maîtrise des sources », ainsi que l’indique dans sa préface le général André Bach, l’ancien directeur du Service historique de l’armée de terre qui nous fera le plaisir de venir, en octobre prochain, donner une conférence à la Médiathèque du Grand Cahors.

Autre spécialiste de la Grande Guerre, Rémy Cazals est venu, lui, en décembre dernier, à Cahors, présenter 500 Témoins de la Grande Guerre, qu’il venait de diriger. Étienne Baux a, dans le BSEL précédent, souligné l’importance de ce remarquable travail collectif appelé, sans nul doute, à devenir un ouvrage de référence. Le livre comprend huit notices individuelles de soldats originaires du Lot (Jean émile Basset, élie Baudel, Prosper Floirac, Félix Lagasquie, Henri Taurisson, Jean et Louis Toulouse, Marc Valette). Utilement complété par une notice sur les Lotois, à partir du travail réalisé par Didier Cambon et Sophie Villes, ce précieux dictionnaire accorde une belle place au Quercy : le Lot y est particulièrement bien représenté, par un total de vingt notices.

Pour l’essentiel, et ce n’est guère surprenant, les témoins lotois sont issus du peuple : ils sont jardinier, pâtissier, instituteurs, cultivateurs surtout. Les deux frères Jean et Louis Toulouse sont, eux, issus de la bonne bourgeoisie cadurcienne. Souvenirs croisés de la Première Guerre mondiale, le livre qui met au jour leur correspondance, et que la SEL vient d’acquérir, a été publié chez l’éditeur parisien L’Harmattan.

Arrêtons-nous un instant sur cette correspondance. Un instant seulement car les lettres des frères Toulouse ici publiées (beaucoup, manquantes, auraient été perdues) n’ont pas, il faut bien l’avouer, le même intérêt que les carnets de campagne et souvenirs de René Trognard, singulièrement édités dans le même ouvrage. Né dans la Vienne, dans un milieu rural modeste, ce dernier fut mobilisé pendant trente-trois mois dans les chasseurs à pied avant de devenir pilote de chasse. Son témoignage, pour aussi fort et pertinent qu’il soit, n’entre pas dans le cadre de notre recension : étranger au Quercy et réécrit pendant l’entre-deux-guerres, il n’a pas l’authenticité des lettres écrites au jour le jour.

Les frères Jean et Louis Toulouse sont nés à Cahors, l’un en août 1894, l’autre en octobre 1895. Ils sont jeunes, très jeunes, en août 1914. Lorsque survient la mobilisation, les Toulouse ont une belle demeure à Porteroque, près de Saint-Cirq-Lapopie, leurs fils sont confortablement installés dans un appartement situé quai Conti, à Paris. Jean est licencié en droit, Louis élève des Beaux-Arts en architecture. Un bel avenir leur est promis. Patriotes, ils s’engagent, devançant l’appel. Ils croient tant à une guerre courte et victorieuse que Jean refuse de faire le peloton d’élèves-officiers. Pas de temps à perdre…

Sans surprise, ces jeunes gens « bien nés » ont peine à s’adapter à la promiscuité des casernes, puis des tranchées. « Dans ma chambrée, il y a surtout d’épaisses brutes », « beaucoup ont la compréhension difficile », écrit Jean. « Notre commandant est une véritable brute galonnée », note son frère. Souvent malades, souffrant de ne pouvoir se lier avec des hommes de leur milieu social, se plaignant de leur isolement, ils en viennent à demander à leur père d’intervenir en leur faveur auprès d’Anatole de Monzie, député du Lot : l’un pour passer le concours d’élève aspirant, l’autre pour se faire nommer sous-lieutenant. En vain. Tous deux meurent au front en 1916.

Tout autre est le deuxième ouvrage, consacré au témoignage des frères Blanc, Léopold et émile, âgés respectivement de 29 et 19 ans en 1914. D’une présentation artisanale (simples photocopies au format A4), les quelque 250 lettres écrites par ces deux agriculteurs de Sauliac-sur-Célé à leurs parents, ou échangées entre eux, sont à peine précédées d’une introduction de quatre pages par Philip Hoyle, qui les a recueillies et publiées. Mais leur contenu est intéressant à plus d’un titre. Par les références fréquentes au travail agricole, d’abord : récoltes, bétail, culture du tabac, vendanges… Par ce que ces lettres expriment comme attachement fort à la famille, à la ferme, à leur pays, qui leur manquent tant. Par leurs observations sur la guerre des tranchées, ensuite, car ils décrivent malgré la censure, et l’autocensure si répandue envers les proches, la fatigue, l’enfer des bombardements incessants, la peur avant l’assaut face aux mitrailleuses. Malgré la censure, aussi, leur correspondance témoigne clairement de leur découragement croissant.

Les deux frères n’hésitent pas à échanger leurs projets et stratagèmes pour tenter d’échapper à l’horreur des combats. Léopold demande ainsi à ses parents d’aller trouver le médecin de Cénevières ou celui de Cajarc : « Vous lui demanderez de la poudre ou drogues qui servent à devenir malade. Je suis tellement dégoûté, je voudrais me faire évacuer. » à plusieurs reprises, il insiste : « à prix d’or ou d’argent, je vous prie de nouveau de faire toutes démarches possibles devant médecins ou pharmaciens ». En termes à peine voilés, émile évoque même, dans une lettre aux parents, la possible désertion de son frère : « J’ai des connaissances qui l’aideront s’il veut. Voici une adresse ». Suivent, effectivement, les nom et adresse d’une dame de Sentein, en Ariège… Léopold ne passe pas en Espagne, comme bien d’autres, ainsi que l’a montré Miquèl Ruquet dans sa belle thèse, Déserteurs et insoumis de la Grande Guerre (1914-1918) sur la frontière des Pyrénées-Orientales (Canet, Trabucaire, 2009). Il est finalement hospitalisé à Meaux, ce qui fait écrire à émile : « Il a à ce que j’ai compris la chique (sic) blessure car ça lui permettra d’aller en permission ».

On est loin, assurément, du prétendu « consentement patriotique » cher aux historiens prompts à récuser la « dictature du témoignage ». Autant l’aîné est déprimé, autant le plus jeune laisse-t-il au fil du temps de plus en plus éclater sa révolte contre « cette maudite guerre ». Faisant fi de la censure du Contrôle postal, émile écrit ainsi à ses parents, le 2 mai 1916 : « Enfin il faut espérer que cela finira un jour mais ce ne sera pas trop tôt qu’on finisse de faire les imbéciles pour faire la fortune de quelques gros industriels qui se moquent de notre gueule par derrière. » En écho à La Chanson de Craonne, « aux gros qui font leur foire » et qui « feraient mieux de monter aux tranchées pour défendre leurs biens » ? Aurait-il participé aux mutineries, dont l’histoire a été brillamment renouvelée par André Loez dans 14-18. Les refus de la guerre, une histoire des mutins (Paris, Gallimard, « Folio histoire », 2010) ? émile et Léopold Blanc furent tués peu avant, à Verdun, en avril 1917.

Très différent est le troisième ouvrage élaboré à partir de lettres de soldats du Lot, Ô mon pays, que l’on doit à Nicolas Savy. Docteur en histoire, spécialiste de la guerre de Cent Ans sur laquelle il a publié plusieurs ouvrages, notamment Cahors pendant la guerre de Cent Ans (Cahors, Colorys, 2005) et Les Villes du Quercy en guerre (Pradines, Savy AE, 2009), notre sociétaire est aussi, sur cette période, l’auteur d’articles « grand public » parus dans la revue Dire Lot.

S’étant vu confier plusieurs centaines de lettres écrites à leurs proches par trois paysans lotois, Jean-Pierre (dit Jules) Cussat, Gabriel Dubreil et Louis Varlan, originaires de Pontcirq et Gourdon, Nicolas Savy a choisi de les utiliser pour évoquer la Grande Guerre en retraçant leurs destins croisés. Avec un vrai sens du récit, une utile contextualisation, une connaissance réelle de ce conflit et des notations pertinentes, l’auteur reconstitue le parcours de ces trois paysans souffrant de nostalgie des années durant avec, pour compagnie, « les cris des blessés, les hurlements des gradés ». La boue et le froid, les poux et les rats, les cadavres et la mort, la peur au ventre aussi, rien ne manque à ce récit aux qualités littéraires certaines, ni la citation de poèmes de Baudelaire et Nerval, ni celle d’extraits de chansons telles La Butte rouge, Le Temps des cerises ou La Chanson de Craonne.

Les lecteurs du BSEL seront peut-être surpris qu’un historien habitué à accompagner ses articles de tant de notes ait fait le choix de nous priver, ici, de références, de mention de sources précises. Dans un souci de proximité sinon d’intimité cher aux lecteurs de romans, l’auteur utilise dans son récit les simples prénoms des trois soldats, dont deux ne reviendront pas : l’un sera gazé en janvier 1917, l’autre mourra en captivité après l’armistice. Reste qu’ainsi indiqué en 4e de couverture, le spécialiste de la guerre de Cent Ans a parfaitement réussi à employer ces correspondances de poilus pour « en faire un témoignage concret et poignant sur ce que furent leurs vies durant ces terribles années ». La plume est alerte, et l’émotion garantie.

Une ultime précision : l’ouvrage de Nicolas Savy reproduit plusieurs documents dont une Une de L’écho des gourbis, « journal anti-périodique des tranchées et des boyaux, organe des troglodytes du front », créé en mars 1915 au camp de Châlons-sur-Marne par des soldats du 131e régiment territorial basé à Cahors. C’est grâce à un partenariat entre les Archives départementales et la Médiathèque que ce journal de tranchées est désormais numérisé, donc accessible au plus grand nombre. Centenaire aidant, les poilus du Lot ont à nouveau la parole.

Michel Auvray

 


 

1914-1918. Les Lotois dans la Grande Guerre.

Tome 1 : Les poilus ; tome 2 : L’arrière,

Par Didier Cambon et Sophie Villes, Cahors,

« Les Cahiers historiques du Grand Cahors », n° 3, 2010 et 2011, 200 p. chacun.


« Quelle heureuse surprise que la parution de ce numéro des “Cahiers historiques du Grand Cahors” portant sur Les Lotois dans la Grande Guerre ! » C’est ainsi que s’ouvre l’élogieuse préface d’André Bach à l’ouvrage en deux tomes (« Les poilus », « L’arrière ») qu’ont récemment signé Sophie Villes et Didier Cambon.

Pour celles et ceux qui eurent la chance d’assister au 59e congrès de la Fédération historique de Midi-Pyrénées tenu, à Cahors, du 19 au 21 juin 2009, cette parution ne fut pas une surprise mais, plutôt, une confirmation : les communications des deux historiens de la Bibliothèque patrimoniale et de recherche du Grand Cahors étaient, à proprement parler, passionnantes. Consacrées, d’une part, à l’économie rurale, d’autre part, à l’été 1914, ces contributions ô combien innovantes ne pouvaient que susciter une attente : celle d’en savoir plus, de prendre connaissance de leur publication alors en chantier.

L’attente ne fut pas déçue, au contraire, à la lecture des 400 pages de ces deux volumes. Et leur préfacier a bien raison d’être enthousiaste. D’autant qu’il connaît son sujet : historien et général, André Bach a dirigé le Service historique de l’armée de terre (SHAT), puis signé plusieurs ouvrages, notamment un remarquable livre sur les méfaits de la justice militaire (Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, Tallandier, 2003) avant de devenir vice-président du Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 (leur site est précieux pour suivre le renouvellement historiographique de la Grande Guerre : http://crid1418.org). Le préfacier peut donc légitimement louer « la grande qualité scientifique du travail réalisé » et apprécier le « choix d’avoir fait part égale entre l’exposition de la vie des combattants et de celle de ceux restés au pays ». Car c’est bien l’ensemble de la société « qui est passée par cette terrible épreuve et qui en a été définitivement marquée ».

Loin des tenants d’une histoire dite culturelle, qui relèguent au second plan l’histoire sociale et politique et prétendent récuser « la dictature du témoignage », Sophie Villes et Didier Cambon utilisent avec prudence et rigueur des lettres et souvenirs de combattants. Mis en perspective, ces témoignages rendent compte, avec beaucoup d’humanité, des terribles conditions de vie, sinon de survie, qui furent cinquante et un mois durant le quotidien des soldats des trois régiments du Lot (le 7e RI, en garnison à Cahors depuis 1873, le 207e RI composé de réservistes et le 131e RIT de territoriaux).

Quelques semaines après la mobilisation, le premier choc fut rude, effroyable : dès le 22 août 1914, 215 Lotois furent tués, en quelques heures, à la bataille de Bertrix (Ardennes belges). Les auteurs ne se contentent pas de rendre hommage aux 7 877 Lotois « morts pour la France ». Ils décrivent avec justesse l’horreur de la découverte de la mort de masse, l’effroi, sinon la peur, qui saisit les soldats, les poux et les rats qui les entourent, la boue où ils pataugent, les obus qui les déchiquètent et les rafales de mitrailleuses qui les fauchent : loin de l’imagerie héroïque des charges à la baïonnette, la légendaire « Rosalie », 80 % des tués et blessés furent victimes d’une aveugle guerre industrielle.

De la mobilisation à l’armistice, les auteurs exploitent méthodiquement les sources disponibles, de la presse aux correspondances, des archives privées aux archives départementales. Et leur second tome, consacré aux civils, brosse un tableau synthétique très vivant et réaliste de la vie des Lotois restés au pays. Leur étude de l’Union sacrée, de la solidarité avec les réfugiés et, bien sûr, avec les soldats au front ou blessés, est riche d’enseignements, tout comme leur analyse de l’économie rurale dans la guerre. Avec nuance sont exposées les tensions provoquées par la pénurie, la hausse des prix entraînant la taxation des produits de première nécessité, puis des réquisitions, d’où un mécontentement paysan contre l’intervention de l’état.

  1. réserves toutefois. Sur la forme, d’abord. Cette synthèse si rigoureuse dans sa réflexion historique aurait méritée d’être attentivement relue, de trop nombreuses scories syntaxiques et typographiques entachant malheureusement la qualité de l’ouvrage. Sur le fond, ensuite, à propos d’une affirmation qui me semble quelque peu rapide : « Si seuls 1,5 % des Français ne répondent pas à l’appel aux armes en ce début d’août 1914 (écrivent-ils p. 30, reprenant les chiffres officiels de l’insoumission à la mobilisation), les gendarmes n’ont à traquer aucun déserteur dans le Lot. » Aucun déserteur dans le Lot ? Ou, plutôt, puisqu’il s’agit du rappel sous les drapeaux, aucun insoumis lors de la mobilisation ?

Les auteurs, qui évoquent le cas des 7 soldats du Lot condamnés à mort par les cours martiales en 1914 et 1915 (3 ont été fusillés pour l’exemple), puis les 12 condamnations à mort frappant des soldats du 20e RI de Montauban lors des mutineries de 1917, auraient pu, dans le domaine encore si peu étudié des refus, faire preuve de plus de circonspection. Car le récent travail de Roger Austry, Déserteurs, insoumis, réfractaires en Quercy – dont j’ai eu l’honneur de rendre compte dans une précédente livraison du Bulletin de la SEL (janvier-mars 2011) –, dresse, pour sa part, de longues listes nominatives de désobéissants dans le Lot, y compris en 1914-1918. Sans commune mesure, il est vrai, avec les très nombreux réfractaires résistant à la conscription un siècle plus tôt, sous le Premier Empire. Les Lotois, comme bien des Français, sont entrés dans le xxe siècle par la porte de la caserne, du service militaire désormais accepté. Reste qu’après avoir consulté les livrets matricules conservés aux archives départementales du Lot, Roger Austry recense, pour la seule Grande Guerre, des dizaines et des dizaines de cas d’insoumission ou de désertion d’hommes originaires du département. Union sacrée, certes : ainsi que l’évoquent les auteurs, des « Cadurciens exilés aux états-Unis participent, le 27 juillet 1916, à une soirée tenue à San Francisco au profit des œuvres de guerre ». Mais bien des Lotois émigrés outre-Atlantique s’abstiennent de répondre à l’ordre de rappel sous les drapeaux : au moins 125 Lotois émigrés (dont 21 à San Francisco et 63 en Argentine) ont été déclarés insoumis. Et si quelques réfractaires ont fini par être arrêtés dans de grandes villes (Toulouse, Périgueux, Paris surtout), où ils bénéficiaient de l’anonymat, les recherches restèrent vaines pour 65 autres insoumis. Aucun déserteur « traqué » dans le Lot ? Mais tout de même 197 insoumis et 43 déserteurs lotois dont les noms et l’état civil figurent dans la patiente recension de Roger Austry…

Ces réserves mises à part, Les Lotois dans la Grande Guerre est bien un ouvrage essentiel. Il est, conclut son préfacier, « rigoureux, passionnant, riche de sources bien choisies et restitue au Lot une partie de son patrimoine, patrimoine immatériel mais qui est un constituant de première grandeur de sa mémoire collective. » Ce beau travail historique constitue, selon l’expression due à Nicolas Offenstadt (14-18 aujourd’hui. La Grande Guerre dans la France contemporaine, Odile Jacob, 2010), un « véritable monument de papier ». Alors que la loi du 28 février 2012 entend fixer au 11 novembre la commémoration annuelle « de tous les morts pour la France », c’est même une œuvre citoyenne rappelant utilement la terrible spécificité de la Grande Guerre.

Michel Auvray


 

Archives de pierre. Les églises du Lot au Moyen Âge, 
dir.Nicolas Bru, Silvana Editoriale, Milan, 2011. Ouvrage réalisé sous

la direction de Nicolas Bru. Textes de Nicolas Bru, Gilles Séraphin, Maurice Scellès, Virginie Czerniak, Sylvie Decottiginies et Gérard
Amigues. Catalogue établi avec la collaboration d’Anaïs Charrier et Anne-Marie Pêcheur. Campagne photographique de Nelly Blaya
et Philippe Poitou.

Cet ouvrage très attendu – nous l’avions annoncé à l’automne - est malheureusement paru avec un retard dû à quelques problèmes d’édition… Archives de pierre « présente le résultat de l’étude des églises du Moyen Âge du département du Lot, conduite entre 2005 et 2011 par le Conseil Général du Lot et la Région Midi-Pyrénées dans le cadre de l’inventaire général du patrimoine culturel, en collaboration avec l’université de Toulouse-Le Mirail » ; l’inventaire proprement dit recense 403 églises médiévales et consacre une courte notice à chaque édifice quelques-uns étant plus documentés en raison de leur notoriété ou de leurs caractères originaux comme la cathédrale de Cahors, le prieurédoyenné de Carennac ou l’abbaye de Marcilhac. À ce titre, on peut regretter le format de l’ouvrage qui le rend intransportable sur le terrain mais il est vrai qu’il aurait alors fallu réduire la taille de ses magnifiques photographies et cela aurait été fort dommage.Bien au-delà d’un simple inventaire, ce livre a aussi pour ambition de faire connaître l’évolution de l’architecture et du décor des églises du Lot depuis l’An Mil jusqu’à la fin du Moyen Âge et c’est un pari particulièrement réussi. En effet, les parties complémentaires explorant plusieurs domaines (architecture, sculpture, peinture, vitrail) et confiées à des spécialistes reconnus pour leurs compétences (Virginie Czerniak,Maurice Scellès ou Gilles Séraphin pour ne citer que les principaux contributeurs) sont bien les excellentes synthèses que nous attendions.

Patrice Foissac


 

500 Témoins de la Grande Guerre. Ouvrage collectif dirigé par Rémy Cazals,Toulouse/Moyenmoutier, Éditions midi-pyrénéennes/Edhisto, 2013, 496 p.

« Laissons la parole aux combattants ». Ainsi écrivait Jean Norton Cru au début de son ouvrage Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, paru en 1929. L’ouvrage dirigé par Rémy Cazals, professeur émérite à l’Université de Toulouse II-Le Mirail, se place dans la lignée de ce maître-livre qui, pour la première fois, à travers 250 témoignages, montrait la valeur des récits de ceux qui ont vu la guerre de près. Il fut cependant très critiqué à l’époque car trop éloigné des discours convenus et des positions officielles. Aujourd’hui la commémoration de l’ouverture du conflit amène la découverte et l’édition de très nombreuses correspondances, carnets, journaux de guerre, et leur valeur historique est pleinement reconnue. En publiant, en 1978, la version intégrale des Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Rémy Cazals suscita un vaste mouvement de recherches de ce type de documents et anticipa un retour de 14-18 dans l’espace public. Aujourd’hui de cette moisson il présente le résultat, à travers les 500 nouveaux témoignages retenus. Pour ce vaste travail il s’est entouré de 5 collaborateurs principaux, universitaires, et de 28 contributeurs de diverses régions de l’espace français. L’ouvrage a donc une dimension nationale.

Il se présente sous forme d’un dictionnaire et les 500 témoins classés par ordre alphabétique appartiennent pour la grande majorité au monde des « gens ordinaires » : cultivateurs, artisans, employés, commerçants, instituteurs, mais aussi bourgeois, rentiers, aristocrates, membres du clergé. Quelques-uns voués à la célébrité : Charles de Gaulle, Achille Liénart, futur cardinal archevêque de Lille…, combattants pour la majorité mais pas seulement ; on trouve aussi toutes sortes de témoins et de témoignages : militaires non combattants aux états-majors, civils loin ou tout près du front. Cinq cents au total avec pour chacun une présentation biographique et des extraits de leurs écrits. Tous ont écrit, et pourquoi ont-ils tant écrit ? À ces hommes et femmes qui, depuis peu savaient tous écrire en 1914, l’écriture personnelle permettait de poursuivre autrement les conversations familiales. Beaucoup n’auraient jamais cru avant la guerre en être à ce point capables. Le contenu des lettres conservées varie souvent en fonction du destinataire : rassurant pour la mère ou l’épouse, sec pour le père. Plus souvent la sœur ou le frère, un ami, ont droit à l’horrible vérité. Prose maladroite ou style châtié révèlent la nostalgie, la volonté de minimiser le danger en dépit de la peur, la joie au reçu des lettres, des colis, la camaraderie. Ce sont des conseils pour la vie de la ferme, pour l’éducation des enfants. Le patriotisme, la haine de l’ennemi peuvent s’accompagner d’invectives contre les « embusqués ». Charles de Gaulle, qui a beaucoup écrit en captivité, n’est pas tendre pour le régime parlementaire. On retiendra aussi les écrits de Jean Norton Cru, lui-même témoin en vingt-huit mois de tranchées qui raconte la faim, la mort, les cadavres qu’on ne peut aller chercher. Il dénonce les civils « qui font du patriotisme bruyant, verbeux et ostentatoire ».

Dans cette abondante moisson figurent 9 Lotois ; 4 d’entre eux ne reviendront pas.

Élie Baudel, cultivateur à Douelle, meurt aux Éparges le 28 juillet 1917, Prosper Floirac, de Couzou, également cultivateur, est tué à 41 ans lors de son premier engagement, le 17 février 1915. Tous deux évoquent le pays. Le premier, dont 500 envois ont été conservés, écrit librement ce qu’il pense, explique la vie dans les tranchées. Le second exalte sa ferme du Causse qu’il n’échangerait pas « contre tout le département de la Marne dont nous sommes déjà fatigués à cause de ce terrain si boueux et glissant où il pleut souvent ».

Les deux frères Jean et Louis Toulouse, de Cahors, ont disparu en 1916 à quelques mois d’intervalle, Jean le 4 septembre, Louis le cadet le 21 avril. Issus de la bonne bourgeoisie, respectivement licencié en droit et élève des Beaux-Arts, leur correspondance montre leur dure adaptation à la vie des tranchées, à la promiscuité, au vide intellectuel.

Parmi les 5 rescapés présentés dans l’ouvrage 3 agriculteurs, Louis Lamothe de Loubressac, Raymond Moles de Catus, Henri Taurisson de Saint-Sozy, sont revenus chez eux après une guerre complète. Marc Valette, de Tour-de-Faure, avait quitté la terre et s’était engagé en 1912. Ils décrivent leur sort selon leur tempérament résigné ou révolté.

Félix Lagasquie, né à Marcilhac, officier supérieur, sorti de Saint-Cyr, termina la guerre en qualité de lieutenant-colonel. Blessé le 25 août 1914, il commanda ensuite le camp de Chalons avant de revenir au combat. Très critique vis-à-vis des ordres absurdes donnés trop loin des lignes, ses écrits ont le mérite d’apporter un autre regard à un niveau différent sur le vécu du conflit.

Cet ouvrage, dont on ne décrit ici qu’une faible partie de la richesse, se termine par des index, très pratiques, qui guident le lecteur et facilitent une utilisation transversale : index des noms, des lieux, des unités citées. Le plus original, un index des thèmes : chacun, 44 au total, renvoie aux témoins qui l’ont évoqué. On relève parmi les plus cités : blessure, ennemi, mort mais aussi information, justice (militaire), mutinerie, pays (au sens de village, canton, petite patrie), religion, révolte.

Comment ne pas dire en terminant ce bref compte rendu combien l’émotion pourra souvent, au fil des pages, faire suspendre quelques instants la lecture. On a bien conscience que notre émotion est de nature différente de celle éprouvée par les contemporains des victimes de la guerre. Le nombre de textes qu’ils ont conservés prouve bien qu’ils leur attribuaient une valeur plus sacrée que documentaire. Néanmoins les auteurs ont assumé cette émotion et, comme l’écrit Rémy Cazals dans la notice des frères Toulouse, « manifester ici un moment d’émotion n’est pas manquer de rigueur scientifique ».

Étienne BAUX


 

– Pierre Brayac, Fleurs de blé noir. Chroniques du Haut-Quercy, 1936-1948, Saint-Cyr-sur-Loire, éditions Alain Sutton, collection « Témoignages et récits », 2003, 127 p.

– Pierre Brayac, Une jeunesse quercynoise, Brive, éditions « Les Monédières », 2009, 265 p.

Dans deux ouvrages, publiés à quelques années d’intervalle, Pierre Brayac, rédacteur en chef de Haut-Quercy Magazine, évoque ses souvenirs d’enfance et de jeunesse dans un village du nord du département du Lot, entre le milieu des années 1930 et la fin des années 1940. Il parle d’un temps, pas si éloigné pourtant, où les jeunes du xxie siècle auraient du mal à se reconnaître : un temps où l’on allait à pied à l’école, même à plusieurs kilomètres de la maison, et où les enfants étaient requis pour aider aux travaux de la ferme.

Avec verve, l’auteur raconte des anecdotes pittoresques ou drôles et essaie de faire revivre une époque révolue. Il restitue une enfance quercinoise dans une famille modeste de paysans et redonne vie – surtout dans le second ouvrage – à de nombreux personnages typiques des villages d’alors : l’épicier-cordonnier, le sabotier-carillonneur, le curé et sa bonne, les bigotes – les menettes, du patois meneta – les instituteurs ou l’inspecteur de l’enseignement primaire. Il se souvient que son maître d’école a convaincu ses parents de le laisser aller au collège. 

Alors que le second ouvrage évoque le quotidien rural avec ses jeux et coutumes – les fêtes votives ou le rugby –, les personnages emblématiques des villages et l’omniprésence des animaux – domestiques, gibiers ou prédateurs –, le premier livre est davantage centré sur les souvenirs de l’auteur : la découverte de la première langue étrangère, le français, en octobre 1937, les chemins de l’école, la guerre lointaine puis proche, la proximité avec les bêtes – une chienne, un âne, la vache du curé, les rapaces, les frelons – ou la fête du cochon et la moisson du blé noir, le sarrasin. C’est aussi le souvenir des jeux parfois dangereux occasionnés par la guerre et de la présence à la ferme, entre le 9 juin 1944 et le 15 août suivant, d’un groupe de maquisards, admirés par les enfants.

À dessein, l’auteur retranscrit des dialogues en patois, qu’il traduit fidèlement, et utilise nombre de termes occitans qui donnent du sel à ces évocations. Des petits lexiques sont régulièrement introduits. Ainsi, la sonorité de ces souvenirs est-elle présente pour donner un tableau certes subjectif, mais attachant, et assez représentatif de la vie rurale dans le Quercy de cette époque.

– Pierre Brayac, Le Pays de Saint-Céré dans les soubresauts de l’Histoire, [Treignac]éditions de L’Esperluette et [Prudhommat], Haut-Quercy Magazine, 2012, 478 p.  

En 39 chapitres, dans un ouvrage récent, le même auteur retrace l’histoire du Pays de Saint-Céré depuis le haut Moyen Âge jusqu’à l’année 2012. Abondamment illustré, l’ouvrage est le plus souvent structuré de manière identique : une introduction historique générale, nationale, suivie d’un aperçu du contexte lotois puis d’une présentation de l’histoire du Pays de Saint-Céré. Les titres des publications utilisées sont cités en fin de chapitre, ainsi que le recours aux archives départementales ou municipales, sans toutefois que les cotes de ces dernières soient précisées, et on le regrette. Ce livre se veut une vaste chronique sur Saint-Céré et sa région au travers des siècles.

Geneviève DREYFUS-ARMAND


 

Jean-Luc Obereiner, Au cœur de l’histoire religieuse du Quercy : saint Namphaise, éditions Quercy-Recherche, s.l., 2013. Préface de Patrice Foissac, 328 p., illustrations en couleur.

L’ouvrage de Jean-Luc Obereiner se veut une étude exhaustive du célèbre saint quercinois, saint Namphaise. L’auteur a tout d’abord articulé son étude de manière chronologique, en partant des plus anciennes mentions du personnage, au ve siècle. Découpant ainsi son propos par période, il nous fait découvrir les différentes facettes du saint et de sa popularité parmi les populations qui placèrent nombre d’édifices religieux sous son patronage ; étendant son propos à l’ensemble des mentions le concernant dans les provinces françaises, il montre aussi les différents aspects spécifiquement quercinois du culte de ce saint.

Le lecteur navigue ainsi dans l’histoire jusqu’au xxie siècle, découvrant la persistance de la présence de saint Namphaise dans le Quercy d’aujourd’hui. Une seconde partie est consacrée au légendaire du saint : ici aussi l’auteur est allé chercher les racines des croyances populaires mais, au-delà, il a voulu comprendre pourquoi il est si présent dans certaines parties de notre province.

Une conclusion synthétique met un point final à cette étude particulièrement fouillée et aux références historiques nombreuses.

Nicolas Savy


 

Panorama de la guerre 1914-1919. Publication mensuelle illustrée éditée par la librairie B. Labeyrie, Paris.

Mme Christiane Amat, fidèle sociétaire depuis près de trente ans, vient de faire don à la SEL de la collection complète du Panorama de la guerre 1914-1919. Comportant 174 fascicules, ce périodique national édité à Paris rassemble les « textes des Maîtres les plus illustres de France : Écrivains, Hommes Politiques, Chefs Militaires » (sic) et comprend des « illustrations d’après photographies, portraits, cartes, plans et vues panoramiques ».

Honorée d’une souscription du ministre de l’Instruction publique, cette publication mensuelle illustrée contient, ainsi que l’indique sa couverture, des « récits, commentaires et jugements des faits diplomatiques, politiques et militaires ». Véritable somme sur la Grande Guerre, elle entend, précise son Avant-Propos, constituer « pour les héros un Livre d’Or, et en même temps un pilori pour Guillaume II et ses bandits casqués. » Couvrant toute la période allant des origines du conflit (23 juillet 1914) aux fêtes de la Victoire (14 juillet 1919), Panorama de la guerre 1914-1919 constitue une source précieuse pour l’historien soucieux de travailler sur les imaginaires collectifs. Nous ne saurions trop remercier notre sociétaire de ce don.