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1914-1918. Les Lotois dans la Grande Guerre.

Tome 1 : Les poilus ; tome 2 : L’arrière,

Par Didier Cambon et Sophie Villes, Cahors,

« Les Cahiers historiques du Grand Cahors », n° 3, 2010 et 2011, 200 p. chacun.


« Quelle heureuse surprise que la parution de ce numéro des “Cahiers historiques du Grand Cahors” portant sur Les Lotois dans la Grande Guerre ! » C’est ainsi que s’ouvre l’élogieuse préface d’André Bach à l’ouvrage en deux tomes (« Les poilus », « L’arrière ») qu’ont récemment signé Sophie Villes et Didier Cambon.

Pour celles et ceux qui eurent la chance d’assister au 59e congrès de la Fédération historique de Midi-Pyrénées tenu, à Cahors, du 19 au 21 juin 2009, cette parution ne fut pas une surprise mais, plutôt, une confirmation : les communications des deux historiens de la Bibliothèque patrimoniale et de recherche du Grand Cahors étaient, à proprement parler, passionnantes. Consacrées, d’une part, à l’économie rurale, d’autre part, à l’été 1914, ces contributions ô combien innovantes ne pouvaient que susciter une attente : celle d’en savoir plus, de prendre connaissance de leur publication alors en chantier.

L’attente ne fut pas déçue, au contraire, à la lecture des 400 pages de ces deux volumes. Et leur préfacier a bien raison d’être enthousiaste. D’autant qu’il connaît son sujet : historien et général, André Bach a dirigé le Service historique de l’armée de terre (SHAT), puis signé plusieurs ouvrages, notamment un remarquable livre sur les méfaits de la justice militaire (Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, Tallandier, 2003) avant de devenir vice-président du Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 (leur site est précieux pour suivre le renouvellement historiographique de la Grande Guerre : http://crid1418.org). Le préfacier peut donc légitimement louer « la grande qualité scientifique du travail réalisé » et apprécier le « choix d’avoir fait part égale entre l’exposition de la vie des combattants et de celle de ceux restés au pays ». Car c’est bien l’ensemble de la société « qui est passée par cette terrible épreuve et qui en a été définitivement marquée ».

Loin des tenants d’une histoire dite culturelle, qui relèguent au second plan l’histoire sociale et politique et prétendent récuser « la dictature du témoignage », Sophie Villes et Didier Cambon utilisent avec prudence et rigueur des lettres et souvenirs de combattants. Mis en perspective, ces témoignages rendent compte, avec beaucoup d’humanité, des terribles conditions de vie, sinon de survie, qui furent cinquante et un mois durant le quotidien des soldats des trois régiments du Lot (le 7e RI, en garnison à Cahors depuis 1873, le 207e RI composé de réservistes et le 131e RIT de territoriaux).

Quelques semaines après la mobilisation, le premier choc fut rude, effroyable : dès le 22 août 1914, 215 Lotois furent tués, en quelques heures, à la bataille de Bertrix (Ardennes belges). Les auteurs ne se contentent pas de rendre hommage aux 7 877 Lotois « morts pour la France ». Ils décrivent avec justesse l’horreur de la découverte de la mort de masse, l’effroi, sinon la peur, qui saisit les soldats, les poux et les rats qui les entourent, la boue où ils pataugent, les obus qui les déchiquètent et les rafales de mitrailleuses qui les fauchent : loin de l’imagerie héroïque des charges à la baïonnette, la légendaire « Rosalie », 80 % des tués et blessés furent victimes d’une aveugle guerre industrielle.

De la mobilisation à l’armistice, les auteurs exploitent méthodiquement les sources disponibles, de la presse aux correspondances, des archives privées aux archives départementales. Et leur second tome, consacré aux civils, brosse un tableau synthétique très vivant et réaliste de la vie des Lotois restés au pays. Leur étude de l’Union sacrée, de la solidarité avec les réfugiés et, bien sûr, avec les soldats au front ou blessés, est riche d’enseignements, tout comme leur analyse de l’économie rurale dans la guerre. Avec nuance sont exposées les tensions provoquées par la pénurie, la hausse des prix entraînant la taxation des produits de première nécessité, puis des réquisitions, d’où un mécontentement paysan contre l’intervention de l’état.

  1. réserves toutefois. Sur la forme, d’abord. Cette synthèse si rigoureuse dans sa réflexion historique aurait méritée d’être attentivement relue, de trop nombreuses scories syntaxiques et typographiques entachant malheureusement la qualité de l’ouvrage. Sur le fond, ensuite, à propos d’une affirmation qui me semble quelque peu rapide : « Si seuls 1,5 % des Français ne répondent pas à l’appel aux armes en ce début d’août 1914 (écrivent-ils p. 30, reprenant les chiffres officiels de l’insoumission à la mobilisation), les gendarmes n’ont à traquer aucun déserteur dans le Lot. » Aucun déserteur dans le Lot ? Ou, plutôt, puisqu’il s’agit du rappel sous les drapeaux, aucun insoumis lors de la mobilisation ?

Les auteurs, qui évoquent le cas des 7 soldats du Lot condamnés à mort par les cours martiales en 1914 et 1915 (3 ont été fusillés pour l’exemple), puis les 12 condamnations à mort frappant des soldats du 20e RI de Montauban lors des mutineries de 1917, auraient pu, dans le domaine encore si peu étudié des refus, faire preuve de plus de circonspection. Car le récent travail de Roger Austry, Déserteurs, insoumis, réfractaires en Quercy – dont j’ai eu l’honneur de rendre compte dans une précédente livraison du Bulletin de la SEL (janvier-mars 2011) –, dresse, pour sa part, de longues listes nominatives de désobéissants dans le Lot, y compris en 1914-1918. Sans commune mesure, il est vrai, avec les très nombreux réfractaires résistant à la conscription un siècle plus tôt, sous le Premier Empire. Les Lotois, comme bien des Français, sont entrés dans le xxe siècle par la porte de la caserne, du service militaire désormais accepté. Reste qu’après avoir consulté les livrets matricules conservés aux archives départementales du Lot, Roger Austry recense, pour la seule Grande Guerre, des dizaines et des dizaines de cas d’insoumission ou de désertion d’hommes originaires du département. Union sacrée, certes : ainsi que l’évoquent les auteurs, des « Cadurciens exilés aux états-Unis participent, le 27 juillet 1916, à une soirée tenue à San Francisco au profit des œuvres de guerre ». Mais bien des Lotois émigrés outre-Atlantique s’abstiennent de répondre à l’ordre de rappel sous les drapeaux : au moins 125 Lotois émigrés (dont 21 à San Francisco et 63 en Argentine) ont été déclarés insoumis. Et si quelques réfractaires ont fini par être arrêtés dans de grandes villes (Toulouse, Périgueux, Paris surtout), où ils bénéficiaient de l’anonymat, les recherches restèrent vaines pour 65 autres insoumis. Aucun déserteur « traqué » dans le Lot ? Mais tout de même 197 insoumis et 43 déserteurs lotois dont les noms et l’état civil figurent dans la patiente recension de Roger Austry…

Ces réserves mises à part, Les Lotois dans la Grande Guerre est bien un ouvrage essentiel. Il est, conclut son préfacier, « rigoureux, passionnant, riche de sources bien choisies et restitue au Lot une partie de son patrimoine, patrimoine immatériel mais qui est un constituant de première grandeur de sa mémoire collective. » Ce beau travail historique constitue, selon l’expression due à Nicolas Offenstadt (14-18 aujourd’hui. La Grande Guerre dans la France contemporaine, Odile Jacob, 2010), un « véritable monument de papier ». Alors que la loi du 28 février 2012 entend fixer au 11 novembre la commémoration annuelle « de tous les morts pour la France », c’est même une œuvre citoyenne rappelant utilement la terrible spécificité de la Grande Guerre.

Michel Auvray