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Correspondances de soldats lotois (1914-1918)

Souvenirs croisés de la Première Guerre mondiale. Correspondance des frères Toulouse (1914-1916). Souvenirs de René Trognard (1914-1918), Préface de Jacques Legendre, avant-propos de Sophie de Lastours, Paris, L’Harmattan, « Histoire de la défense », 2008. 284 pages.

Les Lettres des frères Blanc. Témoignages du front, 1914-1917. Les lettres de Léopold et émile Blanc à leurs parents à Sauliac-sur-Célé, Lot, présentées par Philip Hoyle, chez l’auteur, 2013. 94 pages.

Nicolas Savy, Ô mon pays, Pradines, Archeodrom, 2013. 178 pages.

Aussi dissemblables que complémentaires, trois ouvrages mettent au jour des correspondances de soldats lotois pendant la Grande Guerre. Force est de les rassembler dans une même recension, d’examiner leurs spécificités et leurs apports, après les avoirs situés dans la production historiographique récente.

Guerre industrielle, inaugurant l’ère des massacres de masse, le premier conflit mondial marque, on le sait, les débuts du témoignage de masse. En France, en 1914, même si c’est depuis peu, hommes et femmes savent désormais lire et écrire. La franchise postale favorisant une abondante correspondance, les lettres échangées permettent de maintenir un lien entre membres de la famille. Un lien essentiel avec le terroir, le pays, dont sont souvent éloignés pour la première fois les soldats. Et ce, particulièrement dans le département rural qu’est le Lot.

Didier Cambon et Sophie Villes, dans leur ouvrage consacré aux Lotois dans la Grande Guerre pour lequel j’ai rédigé une note de lecture (BSEL, printemps 2012), notent à juste titre : « En dépit de sa subjectivité narrative, la lettre de guerre, de par sa nature et la primauté qu’elle accorde à la destinée individuelle, fournit sur le vécu des poilus des informations qui ne se trouvent nulle part ailleurs. » On ne peut, c’est vrai, connaître la vie du simple soldat et ses véritables pensées qu’en lui donnant la parole. Ce que font à l’envi les deux historiens de la Bibliothèque patrimoniale du Grand Cahors, citant onze témoins dont six auteurs de correspondances (étienne Clément Dantony, Jean-Baptiste Delcayre, Simon Gardes, Maurice Mercadié, Henri Taurisson et Marc Valette).

Publié en 2010 et épuisé, le premier volume des Lotois dans la Grande Guerre, consacré aux poilus, est heureusement sur le point d’être réédité. Nous ne saurions trop en conseiller la lecture tant « c’est un modèle d’enquête historique, sobre, nuancé, qui témoigne d’une grande finesse d’analyse, d’une grande maîtrise des sources », ainsi que l’indique dans sa préface le général André Bach, l’ancien directeur du Service historique de l’armée de terre qui nous fera le plaisir de venir, en octobre prochain, donner une conférence à la Médiathèque du Grand Cahors.

Autre spécialiste de la Grande Guerre, Rémy Cazals est venu, lui, en décembre dernier, à Cahors, présenter 500 Témoins de la Grande Guerre, qu’il venait de diriger. Étienne Baux a, dans le BSEL précédent, souligné l’importance de ce remarquable travail collectif appelé, sans nul doute, à devenir un ouvrage de référence. Le livre comprend huit notices individuelles de soldats originaires du Lot (Jean émile Basset, élie Baudel, Prosper Floirac, Félix Lagasquie, Henri Taurisson, Jean et Louis Toulouse, Marc Valette). Utilement complété par une notice sur les Lotois, à partir du travail réalisé par Didier Cambon et Sophie Villes, ce précieux dictionnaire accorde une belle place au Quercy : le Lot y est particulièrement bien représenté, par un total de vingt notices.

Pour l’essentiel, et ce n’est guère surprenant, les témoins lotois sont issus du peuple : ils sont jardinier, pâtissier, instituteurs, cultivateurs surtout. Les deux frères Jean et Louis Toulouse sont, eux, issus de la bonne bourgeoisie cadurcienne. Souvenirs croisés de la Première Guerre mondiale, le livre qui met au jour leur correspondance, et que la SEL vient d’acquérir, a été publié chez l’éditeur parisien L’Harmattan.

Arrêtons-nous un instant sur cette correspondance. Un instant seulement car les lettres des frères Toulouse ici publiées (beaucoup, manquantes, auraient été perdues) n’ont pas, il faut bien l’avouer, le même intérêt que les carnets de campagne et souvenirs de René Trognard, singulièrement édités dans le même ouvrage. Né dans la Vienne, dans un milieu rural modeste, ce dernier fut mobilisé pendant trente-trois mois dans les chasseurs à pied avant de devenir pilote de chasse. Son témoignage, pour aussi fort et pertinent qu’il soit, n’entre pas dans le cadre de notre recension : étranger au Quercy et réécrit pendant l’entre-deux-guerres, il n’a pas l’authenticité des lettres écrites au jour le jour.

Les frères Jean et Louis Toulouse sont nés à Cahors, l’un en août 1894, l’autre en octobre 1895. Ils sont jeunes, très jeunes, en août 1914. Lorsque survient la mobilisation, les Toulouse ont une belle demeure à Porteroque, près de Saint-Cirq-Lapopie, leurs fils sont confortablement installés dans un appartement situé quai Conti, à Paris. Jean est licencié en droit, Louis élève des Beaux-Arts en architecture. Un bel avenir leur est promis. Patriotes, ils s’engagent, devançant l’appel. Ils croient tant à une guerre courte et victorieuse que Jean refuse de faire le peloton d’élèves-officiers. Pas de temps à perdre…

Sans surprise, ces jeunes gens « bien nés » ont peine à s’adapter à la promiscuité des casernes, puis des tranchées. « Dans ma chambrée, il y a surtout d’épaisses brutes », « beaucoup ont la compréhension difficile », écrit Jean. « Notre commandant est une véritable brute galonnée », note son frère. Souvent malades, souffrant de ne pouvoir se lier avec des hommes de leur milieu social, se plaignant de leur isolement, ils en viennent à demander à leur père d’intervenir en leur faveur auprès d’Anatole de Monzie, député du Lot : l’un pour passer le concours d’élève aspirant, l’autre pour se faire nommer sous-lieutenant. En vain. Tous deux meurent au front en 1916.

Tout autre est le deuxième ouvrage, consacré au témoignage des frères Blanc, Léopold et émile, âgés respectivement de 29 et 19 ans en 1914. D’une présentation artisanale (simples photocopies au format A4), les quelque 250 lettres écrites par ces deux agriculteurs de Sauliac-sur-Célé à leurs parents, ou échangées entre eux, sont à peine précédées d’une introduction de quatre pages par Philip Hoyle, qui les a recueillies et publiées. Mais leur contenu est intéressant à plus d’un titre. Par les références fréquentes au travail agricole, d’abord : récoltes, bétail, culture du tabac, vendanges… Par ce que ces lettres expriment comme attachement fort à la famille, à la ferme, à leur pays, qui leur manquent tant. Par leurs observations sur la guerre des tranchées, ensuite, car ils décrivent malgré la censure, et l’autocensure si répandue envers les proches, la fatigue, l’enfer des bombardements incessants, la peur avant l’assaut face aux mitrailleuses. Malgré la censure, aussi, leur correspondance témoigne clairement de leur découragement croissant.

Les deux frères n’hésitent pas à échanger leurs projets et stratagèmes pour tenter d’échapper à l’horreur des combats. Léopold demande ainsi à ses parents d’aller trouver le médecin de Cénevières ou celui de Cajarc : « Vous lui demanderez de la poudre ou drogues qui servent à devenir malade. Je suis tellement dégoûté, je voudrais me faire évacuer. » à plusieurs reprises, il insiste : « à prix d’or ou d’argent, je vous prie de nouveau de faire toutes démarches possibles devant médecins ou pharmaciens ». En termes à peine voilés, émile évoque même, dans une lettre aux parents, la possible désertion de son frère : « J’ai des connaissances qui l’aideront s’il veut. Voici une adresse ». Suivent, effectivement, les nom et adresse d’une dame de Sentein, en Ariège… Léopold ne passe pas en Espagne, comme bien d’autres, ainsi que l’a montré Miquèl Ruquet dans sa belle thèse, Déserteurs et insoumis de la Grande Guerre (1914-1918) sur la frontière des Pyrénées-Orientales (Canet, Trabucaire, 2009). Il est finalement hospitalisé à Meaux, ce qui fait écrire à émile : « Il a à ce que j’ai compris la chique (sic) blessure car ça lui permettra d’aller en permission ».

On est loin, assurément, du prétendu « consentement patriotique » cher aux historiens prompts à récuser la « dictature du témoignage ». Autant l’aîné est déprimé, autant le plus jeune laisse-t-il au fil du temps de plus en plus éclater sa révolte contre « cette maudite guerre ». Faisant fi de la censure du Contrôle postal, émile écrit ainsi à ses parents, le 2 mai 1916 : « Enfin il faut espérer que cela finira un jour mais ce ne sera pas trop tôt qu’on finisse de faire les imbéciles pour faire la fortune de quelques gros industriels qui se moquent de notre gueule par derrière. » En écho à La Chanson de Craonne, « aux gros qui font leur foire » et qui « feraient mieux de monter aux tranchées pour défendre leurs biens » ? Aurait-il participé aux mutineries, dont l’histoire a été brillamment renouvelée par André Loez dans 14-18. Les refus de la guerre, une histoire des mutins (Paris, Gallimard, « Folio histoire », 2010) ? émile et Léopold Blanc furent tués peu avant, à Verdun, en avril 1917.

Très différent est le troisième ouvrage élaboré à partir de lettres de soldats du Lot, Ô mon pays, que l’on doit à Nicolas Savy. Docteur en histoire, spécialiste de la guerre de Cent Ans sur laquelle il a publié plusieurs ouvrages, notamment Cahors pendant la guerre de Cent Ans (Cahors, Colorys, 2005) et Les Villes du Quercy en guerre (Pradines, Savy AE, 2009), notre sociétaire est aussi, sur cette période, l’auteur d’articles « grand public » parus dans la revue Dire Lot.

S’étant vu confier plusieurs centaines de lettres écrites à leurs proches par trois paysans lotois, Jean-Pierre (dit Jules) Cussat, Gabriel Dubreil et Louis Varlan, originaires de Pontcirq et Gourdon, Nicolas Savy a choisi de les utiliser pour évoquer la Grande Guerre en retraçant leurs destins croisés. Avec un vrai sens du récit, une utile contextualisation, une connaissance réelle de ce conflit et des notations pertinentes, l’auteur reconstitue le parcours de ces trois paysans souffrant de nostalgie des années durant avec, pour compagnie, « les cris des blessés, les hurlements des gradés ». La boue et le froid, les poux et les rats, les cadavres et la mort, la peur au ventre aussi, rien ne manque à ce récit aux qualités littéraires certaines, ni la citation de poèmes de Baudelaire et Nerval, ni celle d’extraits de chansons telles La Butte rouge, Le Temps des cerises ou La Chanson de Craonne.

Les lecteurs du BSEL seront peut-être surpris qu’un historien habitué à accompagner ses articles de tant de notes ait fait le choix de nous priver, ici, de références, de mention de sources précises. Dans un souci de proximité sinon d’intimité cher aux lecteurs de romans, l’auteur utilise dans son récit les simples prénoms des trois soldats, dont deux ne reviendront pas : l’un sera gazé en janvier 1917, l’autre mourra en captivité après l’armistice. Reste qu’ainsi indiqué en 4e de couverture, le spécialiste de la guerre de Cent Ans a parfaitement réussi à employer ces correspondances de poilus pour « en faire un témoignage concret et poignant sur ce que furent leurs vies durant ces terribles années ». La plume est alerte, et l’émotion garantie.

Une ultime précision : l’ouvrage de Nicolas Savy reproduit plusieurs documents dont une Une de L’écho des gourbis, « journal anti-périodique des tranchées et des boyaux, organe des troglodytes du front », créé en mars 1915 au camp de Châlons-sur-Marne par des soldats du 131e régiment territorial basé à Cahors. C’est grâce à un partenariat entre les Archives départementales et la Médiathèque que ce journal de tranchées est désormais numérisé, donc accessible au plus grand nombre. Centenaire aidant, les poilus du Lot ont à nouveau la parole.

Michel Auvray