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Cassagne, Jean-Marie et Korsak, Mariola, 
Villes & Villages en pays lotois
Vayrac, Tertium Éditions, 2013, 300 p.
Texte signé: Pierre-Henri Bill- Paul Cassayre, L’Affaire de Cajarc, s. l., auteur (impr. Grapho12, Villefranche-de-Rouergue), 2013, 111 p.

L’auteur principal, J.-M. Cassagne, a déjà publié toute une série d’ouvrages départementaux sur les noms des communes de différents départements français (34), chez deux éditeurs principaux (Sud-Ouest puis Bordessoules), avec, comme co-auteurs, Stéphane Seguin puis Mariola Korsak pour la plupart de ses ouvrages. Les auteurs sont linguistes de formation et passionnés de toponymie, Cassagne étant directeur d’études dans l’École de Gendarmerie de Rochefort chargée d’enseigner les langues aux gendarmes destinés à servir en opérations extérieures.

En tant que lotois d’origine, Cassagne a voulu servir son département en travaillant aussi bien sur les noms des communes que sur ceux des hameaux.

En l’absence de toute introduction et de bibliographie, il ressort que la nomenclature repose sur la carte topographique IGN, les quelques formes anciennes citées sur l’ouvrage de Fr.-M. Lacoste, Origines des noms de lieux quercynois, écrit en 1913 et publié en 2001 (Cahors, Éditions Quercy-Recherche, Cahors, 2002). De très rares attestations proviennent du Cartulaire de l’abbaye d’Obazine édité par B. Barrière (Clermont-Ferrand, Institut d’Études du Massif Central, 1989), certaines autres sont d’origine inconnue.

Les articles sont disposés selon l’ordre alphabétique. Le nom n’est suivi d’aucune commune d’appartenance : les auteurs ne traitent donc pas de noms de lieux avec référents, mais seulement de formes linguistiques.

La structure des articles n’est pas systématique. De nombreux renseignements d’ordre historique, géographique, topographique, linguistique les alimentent, parfois très intéressants, mais sans que le lecteur puisse en connaître l’origine.

Dans la plupart des articles, sont citées des hypothèses étymologiques, appelées « théories », émises par des auteurs dont le nom est tu, ainsi que des étymologies populaires ; il est assez probable d’ailleurs que les premières soient aussi populaires que les secondes. Mais leur présence n’est pas inintéressante dans la mesure où elles révèlent non seulement l’intérêt que les populations, le plus souvent locales, portent aux noms des lieux qu’ils fréquentent, mais aussi leur rapport aux lieux.

À cet égard, un bon exemple est constitué par le nom Costeraste [86] qui, comme les auteurs ne le disent pas, est celui d’une ancienne paroisse de la commune de Gramat. Selon Lacoste [219], « Costorausta, dans un acte de la maison d’Hébrard et autres anc. documents (Costarausta (Riparium de), dans le traité de 1287 entre Philippe-le-Bel et le roi d’Angleterre).L’adj. Raste signifie vide, rare, court, clair-semé, sec, aride (Boucoiran) ; du lat. radere, raser. La costo rasto est donc une côte rasée, aride, qualificatif qui convient parfaitement à la petite paroisse de la banlieue de Gourdon ». Selon Cassagne et Korsak [86], « Le toponyme est une formation occitane qui signifie “le coteau clairsemé, vide de végétation”. Le nom évoque des terrains secs et arides. L’adjectif raste vient du latin radere (= raser). La localité est mentionnée sous le nom de Costerauste dans un manuscrit de 1620, Costorausta dans un acte du Moyen Âge. Il existe une tradition locale qui veut que Costeraste signifie « la pente rôtie, bien exposée au soleil ». Ce nom est en effet attesté sous les formes Costarosta et Costa Bastida dans les deux versions du même texte de 1287, publiées dans les Annales du Midi (1912, 65) et le Bulletin Philologique et Historique du CTHS (1964, 546). La forme Bastida est issue d’une mélecture de Rostida, de l’ancien occitan rostida « rôtie » (par le soleil en l’occurrence) ; la forme Rosta est issue de l’ancien occitan raust « escarpé, rude, raide », tous deux dérivés de germanique *raustjan “rôtir” (FEW 682b). Les côtes nommées Costeraste ou Coste Raste ne sont pas toutes orientées Sud, leur pente peut être de faible à très forte, sur une longueur de 10 à 250 mètres : l’étymon est donc bien raust « escarpé, rude, raide », mais la variante de 1287 exprime très clairement que le sémantisme « rôtie » est très ancien.

  1. Vie de saint Didier, évêque de Cahors au milieu du VIIe siècle, écrite au début du IXe siècle, constitue la source de base de l’histoire du Quercy. Les auteurs ne l’ont pas utilisée de première main, par exemple dans l’édition de R. Poupardin (Paris, 1900) et contrairement à Lacoste, mais d’après des extraits d’auteurs qui reposent sur un autre manuscrit que celui utilisé par Poupardin, d’où Cocurnago [87] au lieu de Cocurnaco. Que référence soit faite ou non à ladite Vie, les étymologies de formations antiques laissent encore plus à désirer que celles des formations dialectales. D’après les auteurs, Séniergues serait « un calque de l’appellation latine Sinnianicas (= les terres de Sinius) » ; non seulement cette forme toponymique n’est nullement attestée, mais ladite Vie porte Siciniago, dont l’étymologie est, sans conteste possible, nomen latin Sicinius (OPEL IV, 80) + -acu. Quant à la forme actuelle, Séniergues, elle est le produit d’un changement de suffixe : Sicinius + -anicu ; ce changement de suffixe n’est pas postérieur à la rédaction de la Vie qui contient d’autres noms ainsi suffixés, mais a été réalisé au contraire dans 

la période écoulée entre la mort de saint Didier (en 655) et la rédaction (début IXe siècle). Ce témoignage est extrêmement important quant à la vitalité du suffixe qui a été usité dans la toponymie méridionale du Ve au VIIIe siècle.

Cela n’empêche pas les auteurs d’avoir de très bonnes intuitions : Gluges est ainsi expliqué par nomen latin Claudius + -anu, en se basant sur une forme ancienne Glugano du XIe siècle dont ils taisent malheureusement la référence [127], forme encore apparente dans capellania de Glojanis au début du XIVe siècle (J. de Font-Réaulx, Pouillés de la province de Bourges, Paris, 1961, 445). Le recul de l’accent tonique est relativement fréquent dans la toponymie du Massif Central.

Quant à la toponymie d’origine romane voire dialectale, les auteurs se sentent plus à l’aise, et peuvent le démontrer plus aisément au sujet des noms de hameaux.

La rédaction des notices repose sur beaucoup d’ambiguïtés et d’à-peu-près, de même que les étymologies. On pourra citer l’exemple de Lamativie : « Le hameau primitif a été fondé par le sieur Mathive ou dame Mathive (forme féminine de Mathieu) » [147]. Dans la commune de Saignes, le hameau Lamativie est attesté Lamatevia en 1504 (L. d’Alauzier, Le dénombrement de 1504 en Quercy, Cahors, 1985, 63) : du nom Matheus + -ia, où la voyelle joue son rôle de semi-consonne [?]. Lacoste n’avait pas eu besoin de suivre des cours de linguistique pour écrire : « Lamativie. Le domaine de Mathíou, Mathieu » [297].

L’ouvrage est sans incontestablement le plus intéressant de ceux qu’ont publié les auteurs. Divers renseignements ou réflexions de tous ordres viennent apporter un peu de lumière dans l’obscurité due aussi bien à l’absence de scientificité des notices, tant dans leur forme que dans leur fond, qu’à l’inexistence de toute référence qui donnent à ce type d’ouvrage le statut d’OVNI (Onomastique Vagante Non Identifiée). Des règles existent qui confèrent à l’Onomastique le statut de science, et un savant, fût-il civil, ne peut que s’en gendarmer.

Pierre-Henri BillL’Affaire de Cajarc, s. l., auteur (impr. Grapho12, Villefranche-de-Rouergue), 2013, 111 p.