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500 Témoins de la Grande Guerre. Ouvrage collectif dirigé par Rémy Cazals,Toulouse/Moyenmoutier, Éditions midi-pyrénéennes/Edhisto, 2013, 496 p.

« Laissons la parole aux combattants ». Ainsi écrivait Jean Norton Cru au début de son ouvrage Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, paru en 1929. L’ouvrage dirigé par Rémy Cazals, professeur émérite à l’Université de Toulouse II-Le Mirail, se place dans la lignée de ce maître-livre qui, pour la première fois, à travers 250 témoignages, montrait la valeur des récits de ceux qui ont vu la guerre de près. Il fut cependant très critiqué à l’époque car trop éloigné des discours convenus et des positions officielles. Aujourd’hui la commémoration de l’ouverture du conflit amène la découverte et l’édition de très nombreuses correspondances, carnets, journaux de guerre, et leur valeur historique est pleinement reconnue. En publiant, en 1978, la version intégrale des Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Rémy Cazals suscita un vaste mouvement de recherches de ce type de documents et anticipa un retour de 14-18 dans l’espace public. Aujourd’hui de cette moisson il présente le résultat, à travers les 500 nouveaux témoignages retenus. Pour ce vaste travail il s’est entouré de 5 collaborateurs principaux, universitaires, et de 28 contributeurs de diverses régions de l’espace français. L’ouvrage a donc une dimension nationale.

Il se présente sous forme d’un dictionnaire et les 500 témoins classés par ordre alphabétique appartiennent pour la grande majorité au monde des « gens ordinaires » : cultivateurs, artisans, employés, commerçants, instituteurs, mais aussi bourgeois, rentiers, aristocrates, membres du clergé. Quelques-uns voués à la célébrité : Charles de Gaulle, Achille Liénart, futur cardinal archevêque de Lille…, combattants pour la majorité mais pas seulement ; on trouve aussi toutes sortes de témoins et de témoignages : militaires non combattants aux états-majors, civils loin ou tout près du front. Cinq cents au total avec pour chacun une présentation biographique et des extraits de leurs écrits. Tous ont écrit, et pourquoi ont-ils tant écrit ? À ces hommes et femmes qui, depuis peu savaient tous écrire en 1914, l’écriture personnelle permettait de poursuivre autrement les conversations familiales. Beaucoup n’auraient jamais cru avant la guerre en être à ce point capables. Le contenu des lettres conservées varie souvent en fonction du destinataire : rassurant pour la mère ou l’épouse, sec pour le père. Plus souvent la sœur ou le frère, un ami, ont droit à l’horrible vérité. Prose maladroite ou style châtié révèlent la nostalgie, la volonté de minimiser le danger en dépit de la peur, la joie au reçu des lettres, des colis, la camaraderie. Ce sont des conseils pour la vie de la ferme, pour l’éducation des enfants. Le patriotisme, la haine de l’ennemi peuvent s’accompagner d’invectives contre les « embusqués ». Charles de Gaulle, qui a beaucoup écrit en captivité, n’est pas tendre pour le régime parlementaire. On retiendra aussi les écrits de Jean Norton Cru, lui-même témoin en vingt-huit mois de tranchées qui raconte la faim, la mort, les cadavres qu’on ne peut aller chercher. Il dénonce les civils « qui font du patriotisme bruyant, verbeux et ostentatoire ».

Dans cette abondante moisson figurent 9 Lotois ; 4 d’entre eux ne reviendront pas.

Élie Baudel, cultivateur à Douelle, meurt aux Éparges le 28 juillet 1917, Prosper Floirac, de Couzou, également cultivateur, est tué à 41 ans lors de son premier engagement, le 17 février 1915. Tous deux évoquent le pays. Le premier, dont 500 envois ont été conservés, écrit librement ce qu’il pense, explique la vie dans les tranchées. Le second exalte sa ferme du Causse qu’il n’échangerait pas « contre tout le département de la Marne dont nous sommes déjà fatigués à cause de ce terrain si boueux et glissant où il pleut souvent ».

Les deux frères Jean et Louis Toulouse, de Cahors, ont disparu en 1916 à quelques mois d’intervalle, Jean le 4 septembre, Louis le cadet le 21 avril. Issus de la bonne bourgeoisie, respectivement licencié en droit et élève des Beaux-Arts, leur correspondance montre leur dure adaptation à la vie des tranchées, à la promiscuité, au vide intellectuel.

Parmi les 5 rescapés présentés dans l’ouvrage 3 agriculteurs, Louis Lamothe de Loubressac, Raymond Moles de Catus, Henri Taurisson de Saint-Sozy, sont revenus chez eux après une guerre complète. Marc Valette, de Tour-de-Faure, avait quitté la terre et s’était engagé en 1912. Ils décrivent leur sort selon leur tempérament résigné ou révolté.

Félix Lagasquie, né à Marcilhac, officier supérieur, sorti de Saint-Cyr, termina la guerre en qualité de lieutenant-colonel. Blessé le 25 août 1914, il commanda ensuite le camp de Chalons avant de revenir au combat. Très critique vis-à-vis des ordres absurdes donnés trop loin des lignes, ses écrits ont le mérite d’apporter un autre regard à un niveau différent sur le vécu du conflit.

Cet ouvrage, dont on ne décrit ici qu’une faible partie de la richesse, se termine par des index, très pratiques, qui guident le lecteur et facilitent une utilisation transversale : index des noms, des lieux, des unités citées. Le plus original, un index des thèmes : chacun, 44 au total, renvoie aux témoins qui l’ont évoqué. On relève parmi les plus cités : blessure, ennemi, mort mais aussi information, justice (militaire), mutinerie, pays (au sens de village, canton, petite patrie), religion, révolte.

Comment ne pas dire en terminant ce bref compte rendu combien l’émotion pourra souvent, au fil des pages, faire suspendre quelques instants la lecture. On a bien conscience que notre émotion est de nature différente de celle éprouvée par les contemporains des victimes de la guerre. Le nombre de textes qu’ils ont conservés prouve bien qu’ils leur attribuaient une valeur plus sacrée que documentaire. Néanmoins les auteurs ont assumé cette émotion et, comme l’écrit Rémy Cazals dans la notice des frères Toulouse, « manifester ici un moment d’émotion n’est pas manquer de rigueur scientifique ».

Étienne BAUX