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DE GEORGES À ANNETTE
Correspondance de guerre

Dans la tourmente des années sombres, 1940-1945, voici la correspondance de Georges à Annette que nous livre, pour notre très grand intérêt, leur fils, Robert Roques, dans un ouvrage récemment paru (juin 2016) : deux jeunes gens de 20 ans, Georges, élève instituteur, né à Graulhet, et Annette travailleuse en maroquinerie dans cette même ville.

Comme tant et tant d’autres, la « Grande Histoire » les a séparés dès le début de leur aventure personnelle. Ce fut d’abord pour Georges l’embrigadement dans les Chantiers de jeunesse du 17 novembre 1941 au 30 juin 1942 à Avèze dans le Gard. Ces Chantiers, dans l’optique de la Révolution nationale instaurée par Vichy, se voulaient instruments de régénération de la jeunesse, grâce à un service civil obligatoire, voué à des travaux utiles à la communauté et effectués dans un cadre paramilitaire. Puis le départ au STO, Service du travail obligatoire, par une loi du 16 février 1943 pour les Français des classes 1920, 1921 et 1922 : 600 000 Français ont été ainsi envoyés en Allemagne, signe manifeste de la soumission du régime de Vichy à l’Allemagne hitlérienne. Georges, à partir du 9 août 1943 travaille à Wetter, près de Dortmund, mais devra attendre le 12 mai 1945 pour rentrer en France et retrouver les siens.

L’échange de lettres nous révèle la force des sentiments entre ces deux jeunes gens qui se sont promis, comme le souligne Robert, leur fils. « Écrire souvent, tous les jours, parfois plusieurs fois par jour semblait aussi courant que la pratique du SMS de nos jours. Correspondance à première vue assez futile, imprégnée de l’instant qui maintient le lien que l’on pense indispensable vu l’éloignement ». Seules sont conservées les lettres de Georges à Annette. Sauf deux lettres d’Annette en 1942 et celle qu’elle envoya à Georges le 13 avril 1944 et qui lui revint au moment où toute correspondance s’arrête entre la France et l’Allemagne. Depuis toujours, Georges aimait écrire et sa formation le lui permet avec facilité dans un français très correct. Le papier utilisé, une page de cahier d’écolier à grands carreaux et avec marge rouge est couvert au crayon : la date, le jour de l’écriture, le numéro des courriers ne manquent jamais. Les enveloppes timbrées à l’effigie d’Hitler sont méticuleusement remplies au recto et au verso pour satisfaire aux exigences des contrôles.

Comme bien souvent dans les familles cette correspondance a dormi, bien oubliée au fond d’un meuble, à l’écart, avant d’être retrouvée par leur fils Robert, on devine avec quelle émotion. C’était la découverte d’un pan entier de la vie de ses parents qui ne parlèrent pas à leurs enfants ou à leurs petits enfants de ces années où ils vécurent, séparés, le début de leur engagement mutuel.

Encouragé par Pierre Laborie séduit par l’authenticité, la régularité et la qualité d’écriture de cet ensemble de 115 lettres et cartes postales, Robert Roques a décidé de le publier en choisissant les extraits les plus significatifs. En une longue préface Pierre Laborie a replacé ces témoignages au jour le jour dans la complexité du contexte général et en souligne la richesse mémorielle. Au fil des citations, Robert a su relier les épisodes vécus par son père. Il a classé par thèmes les différents aspects du quotidien en Allemagne : le travail, la nourriture, la baraque où l’on vit, les camarades, les bombardements…

Dans une émouvante postface Robert témoigne de tout ce que cette correspondance lui a apporté : « une leçon de patience, de sagesse et d’amour ». Enfin, le petit-fils de Georges, Julien Roques, a superbement mis en valeur, avec beaucoup d’originalité, l’essentiel de cette correspondance en un volume où la clarté de la mise en pages, les trouvailles graphiques séduiront le lecteur. Des documents astucieusement présentés, fac-similés, photos, dessins, nous rendent tout proche l’auteur des lettres. Des repères historiques et géographiques très accessibles et une bibliographie complètent cet ouvrage particulièrement attrayant.

Le Chantier et le sursis.

On découvre Georges au Chantier de jeunesse dans le camp situé à Avèze dans le Gard, à 60 km de Milhau. De novembre 1941 à juin 1942, il raconte à Annette son travail de téléphoniste parfois pénible quand il faut relever les lignes dans la neige. Il lui fait part de son hésitation à lui envoyer sa photo en uniforme, blouson, pantalon, grand béret verts, car il parait s’amuser, sans plus, de sa tenue qu’il lui tarde « cent fois » de remplacer par ses habits civils. L’ordinaire est maigre, heureusement des provisions venues de Graulhet peuvent compenser. Vers la fin, la vie devient difficile à supporter : lettres ouvertes, marches de nuit, rares distractions. Le retour à Graulhet et la joie de retrouver Annette après huit mois et un jour mettent un terme à ce premier échange de lettres. Après six mois de répit Georges reprend sa formation d’enseignant en qualité d’élève-maitre au collège technique de Gourdan-Polignan avec des stages à Montauban puis à Pau. Il en apprécie l’esprit et les cours donnés par des professeurs « très gentils et compétents ». C’est également la reprise de sa correspondance où de semaine en semaine s’installe l’inquiétude de l’avenir. Dans la France désormais entièrement occupée se mettait en place inexorablement le STO avec la certitude de départ pour la classe 1941. Déjà Georges a vu partir des copains et ne doute pas que ce sera son tour dès la formation terminée (le 10 juillet 43). Il reçoit en effet un télégramme le 31 et le 6 août part pour l’Allemagne.

L’Allemagne

Désormais la correspondance s’établit avec Annette depuis Wetter près de Dortmund où Georges est affecté dans une usine d’armement : une lettre chaque quatre ou six jours. La transmission du courrier, au fil des mois devint plus aléatoire, le nombre des lettres autorisé réduit. La censure incite à la prudence, sous peine de sanctions : mystérieux « stages à Dortmund ». Le travail, « das Arbeit », règle le quotidien de Georges employé au montage des carcasses et des tourelles de tanks : polir les plaques à la meule électrique, visser, aider au montage en équipe de jour et de nuit. Pour Georges, robuste et en bonne santé, mais bien peu accoutumé à des travaux de force, la fatigue est écrasante après dix à douze heures d’usine par jour. S’y ajoutent le danger permanent et les accidents fréquents quelque fois mortels. Lui-même a un doigt écrasé en avril 1944 et échappe au pire à plusieurs reprises. Parfois l’ingénieur mécontent impose plus d’heures travaillées. Dès lors, pour tenir et se refaire, il faut manger et dormir. À l’ordinaire, soupe, pommes de terre, verdure (choux), petite boule de viande (pas toujours) pain, bière assurent l’essentiel. Au printemps 1944 les rutabagas remplacent les pommes de terre et la soupe devient de plus en plus claire. « On s’arrête à peine pour manger et on pense ensuite à dormir ».Georges dort dans la baraque n°7, près de l’usine, qui regroupe 18 ouvriers français et russes. Là, il retrouve un peu de chaleur humaine et la chaleur physique du poêle où brûle un mauvais charbon. Les attaques de puces et de punaises infestent parfois les paillasses des lits rarement désinfectées. « On les craint davantage que les alertes » ! En effet, à l’automne 1943 s’engage la formidable bataille aérienne au- dessus de l’Allemagne avec Berlin pour objectif, bombardée pour la première fois le 18 novembre. Les raids alliés visent aussi le cœur économique du pays où se forgent les outils de guerre. Au fil des mois les alertes se multiplient et Georges apprend les codes concernant les préalertes, les alertes, les replis aux abris, les fins d’alerte. À chaque fois le travail s’arrête, l’usine évacuée et Georges se félicite de gagner quelques heures de répit, malgré le danger, le vacarme de la DCA, le ciel en feu. Mais il rassure Annette : « les abris sont sûrs » mais « n’empêche que c’est une drôle de vie que d’être toujours suspendu au son des sirènes ». L’angoisse d’un vrai bombardement auquel ils échapperont, ne quitte jamais les habitants des baraques qui furent mitraillées à plusieurs reprises. Comme il l’écrit à Annette, le triste quotidien, travail, sommeil, lessive, ne laisse que peu de temps aux répits et aux distractions : les discussions avec les copains, tarnais et autres, quelques lectures, de rares sorties hors du camp, parfois le cinéma offert chaque quinze jours. « Même si on n’y comprend rien il y a de belles musiques et je suis devenu tellement abruti par l’usine que j’aime bien me trouver dans un milieu autre ». Le cinéma permet aussi de voir les actualités, ainsi Georges, le 2 juillet 1944, voit les premières images du débarquement en Normandie. L’évocation de la guerre et des progrès des alliés ne pouvait évidemment pas prendre place dans cette correspondance : d’où une extrême prudence et des commentaires surprenants pour le lecteur d’aujourd’hui. Georges et ses copains ont appris par la radio la défection de l’Italie, les bombardements de Berlin, les reculs allemands. Il s’inquiète de possibles bombardements en France, sur Toulouse en particulier. Autant d’interrogations et d’angoisses sur le terme de la guerre qui finira bien par s’arrêter. « Vivement que tout cela finisse et je n’ai qu’un désir…te retrouver afin de vivre un peu » (mars 1944).

La correspondance s’interrompt en août 1944, le courrier étant supprimé. On ne sait ce qui s’est passé pendant de longs mois pour Annette et Georges qui n’a été rapatrié qu’en mai 1945. Mais, comme l’écrit leur fils Robert, « le lien entre eux était si fort qu’il n’a pas été rompu… », malgré ce « grand vide » qui n’appartient qu’à eux. Amaigri, fatigué, Georges se remit au bout de quelques mois et le premier octobre 1945 fut nommé à l’école de Trémoulines, hameau de la commune de Lacaune. De Lacaune, il s’y rendit à pied, une heure de marche, le maire n’ayant pas pris la peine de l’accompagner. Douze élèves de tous les niveaux l’attendaient.

Il épousa Annette le 23 avril 46 : « un mariage républicain, pas plus, pas de noce ni de festivités, par nécessité et conviction » (Robert Roques).

Comme l’explique Pierre Laborie dans sa préface, « les généralisations, les confusions et les amalgames sommaires ont souvent pollué, le souvenir des STO ». Cela pour plusieurs raisons. D’abord, dans le cadre du STO, des dizaines de milliers de volontaires sont partis travailler en Allemagne, dont des femmes, pour diverses raisons, pécuniaires ou autres, peut-être 200 000 selon les historiens. Georges en a rencontré. Cela ne pouvait que ternir l’image de l’ensemble des travailleurs. Le débat sur le STO s’est envenimé aussi avec la volonté de certaines associations de faire adopter le terme de « déportés du travail » pour ceux qui avaient été forcés de partir. D’où les protestations des déportés des camps de la mort soucieux de marquer la différence, ce qui a conduit à l’abandon du mot contesté. Du fait des « mémoires concurrentes » l’histoire des requis du STO est méconnue, souvent absente. Le recours à des sources moins conventionnelles, notamment à l’échelle de la microhistoire, permet de comprendre un peu mieux leur expérience, d’apprécier leur sacrifice, leurs risques. Ainsi comblera-t-on ce qui n’est pas très loin d’un « trou de mémoire ». On saisit mieux dans cette optique toute la valeur du témoignage de Georges dans ses lettres à Annette, au-delà de l’émotion que procure l’échange entre deux jeunes de vingt ans. « Je suis quand même heureux de savoir que loin de moi il y a quelqu’un qui ne m’oublie pas, c’est ma plus grande force » (17 octobre 1943).

Étienne Baux